Et puis un jour : la routine

« Routine »

P1120702

Marrant ce mot. « Usage depuis longtemps consacré de faire une chose toujours de la même manière » à en croire Wikipédia. Le sens en lui-même n’est pas franchement hilarant et le mot, quand on y pense, a une espèce de couleur grise. Dire « routine », c’est penser au (mauvais) café de la pause de dix heures, au bus n° 53 (toujours plein), aux mêmes dossiers (soporifiques), aux mêmes têtes (de con), à nous-quand-on-sera-vieux, à l’ennui.

Et l’heure est grave : la routine semble être une idée franco-française. J’en veux pour preuve que les Britanniques ne se sont pas embarrassés de lui trouver une traduction, et ont  recours à la langue de Molière pour parler de l’universel « métro-boulot-dodo ». C’est donc avec inquiétude – et un sourire en coin, il faut l’admettre – que l’on entend les anglo-saxons parler de « woutiiiiine ». La routine serait-elle un ennuyeux attribut à connotation froggie ? Peut-être après tout.

P1120699

La routine, autant dire que je l’avais pas vue venir. La 3A ultra-sacralisée, placée sous la règle du « Enjoy ! » permanent, tout ce bordel « Carpe-Diem-Cercle-des-Poètes-Disparus » – ça met  la pression. En faisant ses valises, on se dit que l’on part pour une année à part, et que si à notre retour, elle ne l’était finalement pas tant que ça, c’est qu’on a merdé quelque part. A notre arrivée, tout est neuf, beau, encore à faire. On a des plans à la pelle, des listes de trucs-à-voir-à-boire-à-voir-à-essayer, chaque personne que l’on rencontre adopte illico le statut de nouveau-meilleur-ami-potentiel. En un mot comme en cent : on est un peu niais.

Sans qu’on s’en rende vraiment compte, les jours passent. Ce que je m’apprête à dire est  on ne peut plus cliché, j’en ai conscience.  Mais comme les clichés ont toujours un peu de vrai,  je le dis quand même : très vite, les jours deviennent des semaines, et les semaines des mois. Toujours sans qu’on s’en rende vraiment compte.

P1120703

Et puis un jour, voilà qu’elle se profile. Ce jour, c’était peut-être celui où j’ai réussi à ouvrir consécutivement la porte de l’immeuble, puis celle de l’appartement sans me tromper de clé. C’était peut-être le jour où j’ai trouvé ma classe d’allemand sans avoir à rouvrir pour la énième fois mon carnet (celui qui fait aussi listes de courses, emploi du temps, agenda, livre de compte et répertoire) pour trouver la salle de classe. C’était peut-être le jour où la personne à qui j’ai dit que j’étais française s’est exclamée : « Ah bon, française ? Ha je n’aurais pas deviné ». C’était peut-être l’après-midi ou j’ai interrompu ma mère alors qu’elle me parlait sur Skype et laissé l’ambulance qui passait sous ma fenêtre s’éloigner, au lieu de la faire répéter sa phrase dix fois dont neuf masquées par le bruit des sirènes  (l’avantage de vivre entre l’hôpital et la gendarmerie, c’est que « en cas de besoin, j’ai tout sous la main ! » – me disent les gens qui ne se réveillent pas en pleine nuit à cause des pimpons dignes d’Hollywood qui défilent sous mes fenêtres). C’était peut-être le soir où j’ai réalisé que le congélateur était plein de mes surgelés. C’était peut-être aussi le jour où j’ai pu indiquer la direction de la banque la plus proche à des touristes perdus. C’était peut-être le jour où j’ai dit « See you in a little bit » à ma coloc en quittant le salon, sans même me rendre compte que j’avais pris son tic. C’était peut-être le jour où j’ai sorti ma carte d’identité pour la montrer au videur avant même qu’il n’ait le temps de me dire « Hi ».

P1120697

Vous l’aurez compris : alors que je pensais qu’elle ne me trouverait pas cette année, la routine  m’a rattrapée. Et ça m’a rendu un peu triste. Quand on y pense, c’est plutôt bon signe pourtant : ça veut dire que l’on a trouvé sa place, qu’on a intégré sa nouvelle vie. Mais n’est-ce pas un peu tôt ? Ne suis-je pas partie assez loin pour lui échapper ? L’Ecosse était sans doute trop peu téméraire.

P1120696

Et pourtant. Pourtant mon fidèle Guide du Routard est toujours corné à un nombre incalculable de pages. Je suis toujours aussi émerveillée de tomber nez-à-nez avec Arthur’s Seat quand je tourne au coin de ma rue, en revenant de l’université. Je fais toujours ces cas gaffes idiotes mais inévitables de « Visiting student » – comme raconter en détails à ma voisine d’allemand ma soirée de la veille, et voir son air gêné quand elle m’avoue au bout de cinq minutes de monologue qu’elle m’avait simplement demandé de quelle région de France je venais. Pourtant je rencontre de nouvelles personnes qui ont l’air formidables. Et puis il y a ces cartes de societies et ces tickets de bus poinçonnés qui encombrent mon porte-monnaie un peu plus tous les jours.

La routine m’a rattrapée, mais la partie est loin d’être perdue. Je terminerai en paraphrasant  le trop peu cité Aziz, malheureux candidat de Loft Story, cette daube cathodique tout droit importée d’outre-Manche (comme quoi les mauvais idées ne viennent pas que de chez nous) : « Je vis mon quotidien au jour le jour ». Pléonasme ? Pas si bête que ça quand on y pense bien, car qu’est-ce que le quotidien, sinon l’extension de la routine ? Le quotidien et la routine sont gris. Mais la routine au jour le jour : en voilà une idée. Vivre sa routine au jour le jour, c’est laisser la place au changement, c’est permettre aux pages de guides de voyage cornés de devenir des voyages, c’est voir-boire-essayer tout ce qu’on avait prévu de voir-boire-essayer et tout ce à quoi on n’avait même pas osé penser, c’est oublier ses clés un soir et demander à la voisine de nous ouvrir. C’est être toujours aussi émerveillée quand on voit la silouhette d’Arthur’s Seat à l’angle de sa rue.

P1120700

_________________________________________________________________________________________

En photos :  ma cage d’escalier, ma rue, ma David Hume Tower, ma cuisine, ma montagne. Ma routine.

Publicités