Becoming Scottish

 

Un peu de clichés pour bien commencer.

Un peu de clichés pour bien commencer.

 

L’autre jour, alors que – engoncée dans mon manteau et les mains fourrées au fond des poches – je zigzagais entre les plaques de verglas, j’ai soudainement pris conscience de l’étrangeté de la situation. Il était vingt heures, la nuit était tombée depuis longtemps, il faisait un froid de canard et j’étais en route pour acheter … des glaces. Oui oui, des glaces. Holy sh**. Voilà que je devenais écossaise.

 

Un peu d’anthropologie
Les Scottish, comme on sait, sont une peuplade aux moeurs étranges. Même si au premier abord, d’aucuns trouvent qu’ils ne nous sont en rien différents (à quelques spécimens rouquins près), ne vous méprenez pas : ces gens-là ne sont pas comme nous. Une de leur caractéristique consiste ainsi à manger des glaces tout au long de l’année. Assez anecdotique à priori. Carrément flippant par contre quand, alors que le thermomètre indique difficilement plus de zéro, on passe devant un glacier pour constater avec effroi que la boutique est pleine ! Masochistes les Ecossais ? Je dirais plutôt provocateurs, façon « Eh oui, il faut peut-être froid dans notre pays, mais ça ne nous empêche pas de faire comme les Italiens, et toc ! ». A trente degrés près, leur raisonnement tient la route. Notez que l’amour des Ecossais pour la gastronomie italienne ne s’arrête pas aux gelatti : ils sont aussi de grands fans de pizzas. Qu’ils n’hésitent pas à destiner au même sort que leurs fish and chips : direction le bac à friture. Les « pizzas supper » (pizzas plongées dans de la pâte à beignet puis frites) ou quand l’élève dépasse le maître. Probable que les Italiens y réfléchiront à deux fois quand il s’agira de refiler un autre monument de leur patrimoine culinaire (genre le tiramisu) aux Ecossais.

 

Des loisirs peu communs
Outre une passion aussi immodérée qu’incompréhensible des tribus Scots pour la glace, d’autres éléments peuvent permettre au touriste en perdition dans les rues d’Edimbourg de repérer avec certitude les ressortissants écossais. Ces derniers sont en effet de très grands amateurs de feux d’artifice. Chez eux, ça a carrément été érigé au rang de loisir. Dans la rubrique « Centres d’intérêt » de leur CV, je suis sûre que certains casent « tirer des feux d’artifice dans mon jardin quand je m’ennuie ». Toute occasion est bonne à prendre quand il s’agit de tirer des pétards : la Guy Fawkes Night (commémoration du jour où un givré qui n’aimait pas la Reine a essayé de faire exploser le Parlement – peut-on vraiment lui en vouloir ?) par exemple, est une sorte de carnaval pour eux. Normal donc qu’un feu d’artifice soit tiré le soir du 5 novembre, si ce n’est que les Ecossais ont une interprétation toute personnelle du terme « night ». Ainsi, du 1er au 7 novembre sans discontinuer, les bruits sourds que j’entendais à la tombée de la nuit n’étaient ni des coups de feu ni le bruit de mon voisin qui sortait les poubelles : tous les Edimbourgeois se sont refilé le mot pour tirer des feux d’artifice depuis leur jardin. Parce que oui, ici c’est légal. Mais quand y en a plus, y en a encore : après la Guy Fawkes « Week », ils remettent ça. Aujourd’hui par exemple, c’est le début du marché de Noël : une super occasion pour tirer quelques pétards non ?! (si vous répondez « non » à cette question purement réthorique, c’est que vous êtes définitivement trop français).

Ha oui, et les Ecossais jouent aussi au curling. Ne me demandez pas pourquoi.

 

Un idiome à part
Si la personne à qui vous vous adressez est brune / ne mange pas de glaces / n’a pas encore évoqué sa passion pour les feux d’artifice, un autre indice peut vous permettre de déduire qu’il s’agit d’un compatriote de Robert The Bruce (et par conséquent, d’un roux qui se teint les cheveux) : l’utilisation outrageuse dans la conversation du terme « wee ». « Can you wait a wee moment ? », « Ohh, you have such wee hands ! ». Comme vous ne le savez sûrement pas, « wee » signifie « petit », et ici c’est un grand classique. Qui ne dit pas « wee » n’est définitivement pas Ecossais.

 

Patriotes, eux ?
Les Ecossais sont aussi faciles à débusquer car ils ne font pas vraiment mystère de leur identité. A la (pourtant bénigne) question : « Where are you from ? », il est peu probable que l’on vous réponde « Britain » ou même « The Uk ». Je me permets d’ailleurs d’adresser une recommandation à ceux qui auraient dans l’idée de venir me voir (les autres, considérez-ça comme une leçon de géopolitique gratos) : n’allez jamais au grand jamais dire à un Ecossais (même dans le doute, même si vous aviez bu, même s’il a l’air inoffensif) « Oh, so you’re English ? ». Tous les tralalas sur les liens entre Celtes, l’amour de la bière, le dernier album d’Astérix en Ecosse, etc etc, ne vous tireront pas d’affaire. NON : les Ecossais ne sont PAS Anglais, car l’Angleterre n’est PAS un pays. Les Ecossais, au même titre que les Anglais, sont des Britanniques, des sujets de la couronne quoi. Vous pouvez donc demander (sans crainte cette fois) : « Are you British ? », et nul doute que l’on vous reprendra d’un « Errr … Scottish », si besoin.

 

Les Ecossais sont de grands fans de Rugby : hier j’ai pu aller voir un match dans le stade de Murrayfield. Australie / Ecosse ; oui, on s’est inclinés (pas de beaucoup) mais l’ambiance était plutôt incroyable ! L’apogée, c’est quand le stade entier se lève pour chanter « Flowers of Scotland », l’hymne écossais.

Brittaniques oui, Anglais jamais !

Brittaniques oui, Anglais jamais !

 

La bible du Highlander : le registre officiel du tartan (ouvert à la page "Automne-Hiver 1896)

La bible du Highlander : le registre officiel du tartan (ouvert à la page collection « Automne-Hiver 1896)

 

Kilts pour tout le monde ! Les Ecossais ne portent pas de kilts dans la vie de tous les jours, en revanche c'est pour beaucoup un habit du dimanche qu'ils mettent pour les grandes occasions. Ici, un mariage à Saint Giles Cathedral.

Kilts pour tout le monde ! Les Ecossais ne portent pas de kilts dans la vie de tous les jours, en revanche c’est pour beaucoup un habit du dimanche qu’ils mettent pour les grandes occasions. Ici, un mariage à Saint Giles Cathedral.

 

De sacrés sportifs ces Scots : rugby, foot, curling, golf (of course) et ... ce sport, un espèce de polo sans cheval. Bizarre.

De sacrés sportifs ces Scots : rugby, foot, curling, golf (of course) et … ce sport, une espèce de polo sans cheval. Bizarre.

 

Même les sièges des bus sont fiers d'être Ecossais !

Même les sièges des bus sont fiers d’être Ecossais !

 

"Picte" : une variante parmi d'autres pour signifier qu'on est un peu plus que British quand même.

« Picte » : une variante parmi d’autres pour signifier qu’on est un peu plus que British quand même.

 

Last but not least : l'indépendance écossaise bien sûr ! Le référendum aura lieu en septembre prochain, mais d'ores et déjà on en parle PARTOUT !

Last but not least : l’indépendance écossaise bien sûr ! Le référendum aura lieu en septembre prochain, mais d’ores et déjà on en parle PARTOUT !

 

 

 

 

 

 

 

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Samhuinn : le début de la saison sombre

Un 31 octobre comme un autre à Edimbourg

Jeudi dernier, les rues d’Edimbourg avaient l’air plus hantées que jamais. Non seulement la nuit était tombée peu après dix-sept heures, mais un orage avait éclaté au même moment, donnant à Arthur’s Seat une silhouette fantômatique. Ajoutez à celà des cohortes de zombies, squelettes, types étranges arborant costard-cravate et tête de cheval géante, ainsi que des tas d’autres pékins effrayants dont les déguisements impliquent moults litres d’hémoglobine, et vous comprendrez que les personnes cardiaques avaient plutôt intérêt à se claquemurer chez elles. En résumé : c’était Halloween.

Le prêtre de la Beltane Fire Society lors du Samhuinn de jeudi dernier. Dans la vie de tous les jours, ce monsieur est sûrement quelqu’un de respectable. Mais si.

 L’idée de passer Halloween dans « la ville la plus hantée d’Ecosse » (c’est le Guide du Routard qui le dit !) avait fait naître en moi pas mal d’espoirs, il faut l’avouer. Et comme à son habitude, Edimbourg n’a pas failli. Queues sur le trottoir pour entrer dans les magasins de déguiement, ruptures de stock chez les marchands de bonbons, foultitudes de « guided tours » plus « creepy » les uns que les autres (balades dans les cimetières au clair de lune, nuit entière passée à invoquer les esprits dans des caves hantées, j’en passe et des meilleures), hôtesses de l’air et caissiers de chez Tesco en état de zombification avancé… Et il n’était que seize heures.

 Of course, des tas et des tas (pour ne pas dire tous) de bars et de boîtes organisaient des « Halloween parties ». De mon côté, je comptais finir la soirée au Frankeinstein’s, un bar qui – comme son nom l’indique – se la joue Halloween à l’année. Mais avant ça, un évènement avait attiré mon attention. En bonne étudiante de Celtic Civilisation que je suis (un cours qui, en dépit de son nom un brin pompeux, traite en vrac de Vercingétorix, de la fabrication du tartan et des druides – dire que des étudiants paient £6000 par an pour apprendre ça m’afflige un peu, mais comme on dit : « celà ne nous regarde pas »), j’essaye de capter les trucs plus ou moins celtes qui se trament dans le coin. Pour les Scottish celtisants, la cerise sur le gâteau, le pompom, le « icing on the cake », c’est le 31 octobre : Samhuinn.

Samhuinn, Panoramix & Co

« Kézako qu’ça ? » me direz-vous ? La Samhuinn est la version gaélique de la plus connue Samain : une fête celte que d’aucuns considèrent comme l’ancêtre d’Halloween. Non, les ‘ricains n’ont rien inventé. Alors qu’Halloween et la Toussaint célèbrent les morts, la Samain celte fête le passage de la saison claire à la saison sombre – le tout à grand renfort de rites païens, de druides et du tralala celtique habituel (pour de plus amples précisions sur le « tralala-celtique-habituel », reportez-vous aux aventures d’Astérix).

Edimbourg, deux millénaires plus tard, continue de célébrer la Samain – un must-see pour la Bretonne que je suis ! Vingt-et-une heure jeudi soir : déguisée en pseudo-sorcière, je bats le pavé de la Saint Giles Cathedral pour voir s’affronter l’hiver et l’été. Ce sont les danseurs, percutionnistes, cracheurs de feu et acrobates de la Beltane Fire Society qui ont la lourde tâche de perpétuer la tradition. En l’espace de deux heures, ils racontent le combat que se sont livrés l’été – symbolisé par des hommes peints en rouge jouant littéralement avec le feu – et l’hiver – leurs homologues bleus montés sur des squelettes de chevaux. Au terme d’une lutte acharnée et rythmée par les percussions, l’hiver l’emporte, bien entendu. Les tambours se taisent et les brasiers s’éteignent. Elle est plutôt impressionnante cette Halloween écossaise : païenne à souhait, presque primitive, très symbolique. Les sorcières, zombies et fantômes ont peu à peu vidé le parvis de Saint Giles, dans le froid, car cette fois-ci on pouvait le dire : la saison sombre venait de commencer.

Les petits copains du druide timbré qui finissent par triompher de l’été. J’admire toujours le courage du roux peint en bleu qui a quand même passé une bonne demi-heure à se les geler sur une estrade pendant que les rouges faisaient leur cinéma.

La saison sombre

Alors que sous des cieux plus cléments (même le Sud de l’Angleterre ou Dunkerque sont exotiques vus d’ici vous savez) le terme de saison sombre est sûrement plus métaphorique, il prend tout son sens à Edimbourg. Le noir va bien à « the Auld Reekie ». La vieille enfumée, comme l’appellent ses habitants, le porte déjà à l’année : les façades noircies des bâtiments de l’Old Town, le château perché sur son rocher dont la silhouette se fait parfois menaçante, et la mer vue depuis le douzième étage de la David Hume Tower quand le temps est à l’orage, donnent à la ville son inimitable cachet, en même temps qu’une allure sombre qui confine parfois à l’austère. Mais Edimbourg est largement supportable pendant la « saison claire ».

En revanche, « le changement d’heure m’a tuer ». A seize heures, le ciel se voile. A seize heures trente, il a l’air d’en être trois de plus. A dix-sept heures, il fait nuit. Une soupe, un verre de lait, et bonne nuit les petits ! Depuis une semaine, la saison sombre a bel et bien commencé. Les druides un peu allumés de la Beltane Fire Society avaient raison. Et pourtant, on n’est que le trois novembre. Alors que mon état d’apitoiement croît au fur et à mesure que la nuit grapille des minutes au soleil, les Scottish eux semblent s’y faire avec philosophie. « MAIS COMMENT FONT-ILS ?! » sera la problématique structurante de la partie que je m’apprête à développer. A ce jour, j’ai plusieurs hypothèses concernant la journée-type de l’Ecossais moyen. A partir de seize heures, notre Ecossais moyen – appellons-le Andrew (ils s’appellent tous Andrew ou Stuart de toute façon), investit un café et ingurgite des litres de thé et de gâteaux. A partir de dix-neuf heures, Andrew se dirige vers un pub, officiellement pour « se réchauffer » et « socialiser » (un vrai hobby ici, j’y reviendrai), en version off pour vider des pintes d’ale et manger des chips au haggis. Le dimanche, Andrew passe la journée chez lui à lire des tabloïds, se gaver de porridge et de Marmite (et peut-être bien même de porridge à la Marmite ?!), le tout en babygro XXL Mickey ou pingouin – j’ai nommé le onesie.

Des onesies en veux-tu en voilà. Ils incarnent à eux tout seuls la raison pour laquelle j’adore les British. Car oui, tous les britanniques que j’ai pu rencontrer m’ont avoué – et sans honte en plus – en avoir au moins deux dans le placard. Ces gens là sont dangereux.

Winter is coming

Les Scottish sont donc éminément pragmatiques, il faut leur reconnaître ça. Ils combattent la saison sombre en turbulette, armés de breakfast tea et de Guinness. Et à ce que je sache, le taux de dépression nerveuse de l’Ecosse n’est pas si mauvais. Plus les jours passent, et plus mes aspirations à porter des tenues respectant la dignité humaine, éviter de prendre dis kilos d’ici à février, ne pas devenir le pilier de bar du pub du coin, diminuent. Je ne sais pas à quoi je ressemblerai quand vous me récupérerez en mars prochain, mais tremblez. A Edimbourg, « winter is coming » – et il va faire des dégâts !

Coucou toi !