Auld Alliance – Le Retour

Comme je suis une personne prévisible et que j’aime bien les anecdotes, je vais commencer cet article en vous racontant une anecdote. Les Shadocks ne sont pas loin, je sais. Passons.

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  •  Le nom des gens

Mon histoire commence un mardi soir, alors que je suis assise dans une salle de cinéma. Classique. Autour de mois, des tas et des tas de mamies permanentées tout droit sorties de leur foyer logement de vieilles riches. Ca jacasse en français. « Mais vous savez, j’ai déménagé à Edimbourg en 1968. Et c’est là que j’ai rencontré Stuart ». Ca rit poliment, et ça fait des « tssssss » très franco-froggies. Si l’on tend l’oreille, on parvient à distinguer une voix singulière chantant les qualités d’une salade de fruit « jolie jolie jolie ». Un homme entre alors dans la salle et annonce que « unfotunateuli, ze layte is bwokeune, ainejoille youre mouvie aul ze sayme ! ». Il s’éclispe, moi et les trente autres mamies qui m’entourent sommes soudainement plongées dans le noir, et le générique de « Pathé » s’affiche à l’écran.

Non, nous ne sommes pas revenus dans les années 60. Nous ne sommes pas non plus plongés en plein cauchemar à tendance gérontophile. Nous sommes pour être exacts à Edimbourg en 2014, et cette anecdote vise à illustrer le potentiel comiquo-anachronique d’une institution singulière : les Instituts Français.

Aller voir un film FRANCAIS dans un Institut FRANCAIS alors qu’on est en 3A en Ecosse peut avoir des faux airs d’hérésie, je vous l’accorde. Après cinq mois de vie Edimbourgeoise aux ardentes couleurs de l’Irn Bru et aux relents de haggis, on peut pourtant miser sur le mal du pays : la pauvre Alice est nostalgique et se fait des piqures de rappel en filant chez les Frenchies en loucedé. La vérité, c’est que les occasions de vivre à la mode française sont si nombreuses qu’après quelques mois, resister devient difficile. Les Français à Edimbourg sont en effet pires que les crottes de pigeon sur les trottoirs parisiens ou que les pintes de bière vides sur les comptoirs écossais : ils sont littéralement partout.

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 Vieux traités et invasion frenchie

 Mais (re)commençons par le commencement : la Auld Alliance évoquée dans le titre. Kézako ? A en croire Wikipédia (et admettons qu’on les croie pour cette fois-ci), le terme désigne « l’alliance entre les royaumes de France, d’Écosse et de Norvège contre l’Angleterre. La Norvège n’y fit jamais référence, mais si cette alliance se termina officiellement en 1560 avec le traité d’Édimbourg, elle constitue la base des relations franco-écossaises de 1295 à 1903. » Mouais. Pour faire simple et concret, la Auld Alliance est un traité aujourd’hui révoqué qui a uni la France et l’Ecosse pendant près de sept siècles. Et ça n’était pas rien : jusqu’en 1903, les Français ou les Ecossais vivant sur le territoire des alliés pouvaient acquérir d’emblée la double nationalité – pratique ! Bien sûr, le fait qu’il n’existe plus de nationalité écossaise depuis 1707 (date à la laquelle l’Ecosse a été rattachée à ce qui deviendra la Grande-Bretagne) a dû un peu compliquer les choses…

 Toujours est-il que pour un Français en vadrouille en Ecosse, les traces de cette « Vieille Alliance » sont omniprésentes. Un pub sur deux (j’exagère pour les besoins de l’article, mais seulement un peu) est originalement baptisé « Auld Alliance ». Les drapeaux français fleurissent au devant des boutiques et des bars. Les restaurants / cafés / boulangeries bleu-blanc-rouge sont présents à tous les coins de rue, avec des cartes contenant – ô surprise – les sempiternelles grenouilles et escargots qu’aucun Français normalement constitué n’a jamais ingéré de sa vie. Sauf peut-être à l’occasion d’un pari j’imagine. Ca leur apprendra. Outre la gastronomie, la France se manifeste aussi par la voix de la musique : il n’est pas rare d’entendre la Môme chantonner dans les boutiques, voire de découvrir qu’un DJ Glaswegian fait des remix de Françoise Hardy et Jacques Dutronc (!). La vie est décidément pleine de surprises. (+1 point à ceux qui auront remarqué le splendide jeu de mot de la ligne précédente) . Parfois, tout ce qu’on déteste en France semble avoir aussi traversé la Manche, embarquant illégalement dans le même ferry que Françoise, Jacques, les mollusques et les batraciens. J’ai nommé les Parisiens. Cette remarque peut avoir des accents d’anti-parisianisme primaire, mais reconnaissez quand même le caractère dramatique d’une conversation avec un Français qui, quand il comprend que l’on ne s’apprête pas à dire « Paris » mais « Rennes » après qu’il nous ait demandé d’où l’on vient, nous coupe pour lancer un « Ha ouais, la province quoi ». Entendre parler de province en Ecosse – on rêve …

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  • L’élégance à la Française

 Les Français à Edimbourg, au-delà des images d’Epinal (Piaf à la radio et les camions de galettes bretonnes place du marché, les Parisiens insupportables), c’est aussi et surtout l’impression terrible de ne pas être complètement intégrée. Rien de pire quand on vit dans une ville étrangère depuis des mois que d’entendre derrière soi dans la rue un « Rhoooo, c’est aussi crade qu’à Paris ici ». J’aimerais avoir le culot de me retourner pour demander aux touristes pourquoi ils ont pris la peine de venir jusqu’en Ecosse. Pour moi, c’est un cauchemar : aux yeux des Ecossais, moi, l’étudiante  française, je suis comme eux, les touristes râleurs, et je ne vaux par conséquent pas mieux. Non, la légendaire mauvaise humeur des Gaulois n’est pas « que » légendaire. Marcher le long du Royal Mile, c’est s’exposer à des remarques exaspérantes sur la météo (« minable ») ou sur les magasins de souvenirs (« des attrape-touristes à la con » – dont ceux qui le disent en sortent souvent). En surprenant ces commentaires, toujours proférés très fort comme si personne ne pouvait les comprendre, ce qui est plutôt drôle au vu de la quantité de compatriotes qui arpentent quotidiennement les rues de la capitale, j’ai parfois honte d’être Française.

Bien sûr, il faut voir le bon côté des choses. Plus d’une fois, j’ai eu droit à des remarques et à des interpellations dans la langue de Molière, avec sur le visage de celui ou celle qui les prononçait, un sourire goguenard vaguement supérieur. Là c’est le pied : leur répondre en français et voir la surprise se mêler à la culpabilité vaut franchement le coup. Nous avons ainsi été invitées par un groupe de vieux beaufs tout juste sortis de discothèque à «Rentrer avec nous, hein les minettes ! ». « Oh non merci, on n’aime autant pas ! ». Coups d’oeil à droite, coups d’oeil à gauche : m****, elles parlent français. Eh oui, c’est un peu la magie d’Edimbourg !

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