« L’important c’est de participer » ?

A l’évocation des mots « sport » et « Royaume-Uni », deux images viennent spontanément à l’esprit. D’un côté, l’atmosphère surchauffée des pubs remplis de passionnés gentiment chauvins et passablement houblonnisés. De l’autre, celle – moins chaleureuse – des fins de match violentes où les poings des hooligans dans les tribunes ultras succèdent aux sifflets de l’arbitre. Depuis quelques années déjà, les Britanniques essaient de faire oublier le phénomène du hooliganisme (actes de vandalisme ayant lieu lors d’évènements sportifs) qui avait profondément marqué les villes de Londres ou de Manchester dans les années 1970.

Aujourd’hui, la violence des « seventies » est bien entendu lointaine. Mais si le sport s’est assagi outre-manche, il ne s’est pas pour autant débarrassé de tous ses démons. Dans un Royaume moins Uni qu’on ne le pense, le football notamment reste un important marqueur identitaire. Pour la plupart des Britanniques, « être un footeux » consiste simplement à aller soutenir son équipe dans le pub du quartier – quitte s’il le faut à lâcher un ou deux « fucking English ». Pour d’autres, les enjeux sont différents. Être footeux, c’est être – au choix – catholique, pro-unioniste, anti-anglais voire indépendantiste. Quand le politique se mêle au sport, le fair-play cède la place au sectarisme. Et l’important n’est plus seulement de participer.

 WeAreScotland

The United-Kingdom of sports

 Au royaume du « socializing », les évènements sportifs sont rois. Une année Erasmus à Edimbourg permet de cerner assez rapidement un trait de culture propre aux Britanniques : toutes les occasions sont bonnes pour aller au pub. N’en déplaise aux idées reçues, la bière est loin d’être une fin en soi ; il s’agit bien plus d’un prétexte viril (l’alter-ego masculin des après-midi « thé et scones ») pour voir du monde. De midi à une heure du matin, les pubs ne désemplissent pas et quand les verres sont vides et que les conversations viennent à manquer, c’est vers les télés branchées en continu sur Eurosport que les regards se tournent.

Inlassablement, les écrans diffusent du sport : football, rugby, cricket, golf, football gaélique, cyclisme… L’atmosphère des pubs s’en ressent considérablement : aux bruits de chopes qui s’entrechoquent se mêlent les encouragements et les coups de poings sur la table. L’ambiance est chaleureuse, rassembleuse, bon enfant.

Samedi dernier a par exemple été lancé le tournoi des six nations. L’évènement enthousiasme mollement les aficionados français du rugby, mais outre-manche c’est la folie ! Les vitrines des commerces se parent de drapeaux, de photos des équipes, les billets pour Murreyfield (le stade d’Edimbourg) se vendent à prix d’or et on fait la queue pour assister au coup d’envoi dans les pubs les plus réputés de la capitale. J’ai eu la chance de pouvoir voir le match France-Angleterre samedi après-midi et le jeu en vaut largement la chandelle. Le pub était rempli : les maillots du Quinze à la Rose étaient partout, l’occasion de se souvenir qu’Edimbourg compte énormément d’Anglais, les Ecossais purs et durs soutenaient bien entendu la France (tout plutôt que leurs voisins) et quelques maillots du Quinze de France émergeaient parfois de derrière un pilier de bar. Le match a été serré, et si la France a fini par l’emporter, l’ambiance est restée très cordiale. Bien sûr, à dix-sept heures, certaines tablées d’étudiants et de trentenaires avaient descendu plus de pintes qu’une vessie ne peut décemment en contenir, mais serait-on vraiment en Ecosse si ce n’était pas le cas ?

Quand le nationalisme s’en mêle…

 A mon arrivée, j’ai réalisé quelque chose d’étrange : jamais je n’avais entendu parler d’une équipe de football ou de rugby de « Grande-Bretagne ». Toujours, les Français jouaient contre les Anglais, les Gallois ou les Ecossais. Quand j’ai posé la question, on m’a répondu que le Royaume-Uni était bien désuni en matière de sport. Pas d’équipe nationale pour représenter l’Etat, mais des équipes représentant les « pays » qui composent la Grande-Bretagne : Angleterre, Ecosse, Pays de Galle et même Irlande ! L’Irlande, ce pays profondément déchiré depuis la sécession de 1921, voit se réunir l’Irlande du Nord (britannique) et la République d’Irlande lors des matchs de football et de rugby – un comble ! En dehors de l’Angleterre, ce n’est donc pas le God Save The Queen qui résonne dans les stades avant le début des matchs, mais le Flowers of Scotland ou le Hen Wlad Fy Nhadau gallois. Quand on est à Murrayfield et que l’on voit l’ardeur avec laquelle les supporters écossais scandent leur patriotisme (« nous pouvons nous lever, et redevenir la Nation, qui s’est dressée contre Edouard, et l’a renvoyé chez lui », Edouard étant un monarque anglais qui a battu les Ecossais au XIIIème siècle), on réalise que la « galette saucisse », l’hymne officieux du Stade Rennais, est bien innocent à côté.

Alex Salmond, le truculent premier ministre de l’Ecosse, prend lui bien sûr aussi le sport au sérieux. Alors que 86% des Ecossais déclarent qu’avoir une équipe gagnante est un motif de fierté nationale, Salmond écrit personnellement aux entraîneurs des équipes nationales de football et de rugby pour les féliciter ou leur donner des conseils pour le prochain match au nom de la grandeur de la nation écossaise. Incroyable. NoFootballColours

… et va trop loin : « Être Ecossais, c’est être anti-Anglais »

 L’instrumentalisation du sport à des fins politiques n’est pas une nouveauté, mais la  tenue prochaine du référendum est un terreau fertile qui revitalise cet enjeu. Qui le revitalise et parfois le radicalise. J’ai eu l’occasion de lire plusieurs articles sur les liens entre le sport et le nationalisme en Ecosse et je n’ai pas été déçue : « Etre Ecossais, c’est être anti-Anglais. Le football est le meilleur moyen d’exprimer sa haine des Anglais ». Plus loin, un auteur écrit que le sport en Grande-Bretagne a toujours été une question d’ « eux » et « nous ».

Toujours dans le cadre du tournoi des six nations, l’Angleterre rencontre l’Ecosse ce samedi. Les places à Murrayfield se sont vendues dans la journée. Nul doute que les pubs seront pleins et que les rues édimbourgeoises seront calmes pour un samedi après-midi. Le fair-play et la cordialité propres au rugby auront-ils raison des crispations nationalistes ? Affaire à suivre.

Et la religion dans tout ça ?

 Il faut croire que le Royaume-Uni aime les conflits. Qu’il s’agisse du pays ou des villes britanniques, les divisions sont partout : la plupart des grandes villes de Grande-Bretagne compte ainsi deux équipes. Impensable en France ou les derbys opposent des équipes voisines mais en aucun cas des joueurs issus d’une même ville !

La division peut-être simplement géographique ; c’est le cas à Edimbourg. La ville voit s’opposer depuis des années les « Hibs » et les « Hearts », deux équipes provenant de deux quartiers distincts d’Edimbourg. J’ai déjà eu l’occasion de discuter football avec deux fervents supporters de ces équipes. La conversation est restée très amicale, et les piques se sont bornées à critiquer la couleur « Hibs » de la veste de l’un, verte, lui qui supporte les Hearts, rouges.

Malheureusement, la division est parfois aussi religieuse. Et pour parler familièrement, « c’est là que ça se gâte ». Quittons un instant l’Ecosse pour l’Eire, sa voisine celtique. L’Irlande est connue pour être une terre de disputes entre les catholiques, partisans de l’indépendance du pays et du rattachement de l’Ulster à la République d’Irlande, et les protestants, majoritaires en Irlande du Nord, qui défendent majoritairement l’union britannique. Lors des « troubles » des années 1970  qui voyaient s’opposer avec violence les membres de l’IRA et les partisans de l’unionisme, les matchs de tous genres on été suspendus pour éviter les affrontements.

 OldFirm

Football, religion et sectarisme : le cocktail explosif de l’Old Firm

 La Grande-Bretagne n’est pas exempte de ces dérives sectaristes ; Glasgow en fut longtemps la vitrine. La première ville d’Ecosse est en effet l’hôte de deux équipes de foot de renom : les Celtic et les Rangers. Sur la pelouse des stades, bien loin du fair-play et de l’esprit coubertiniste, on rejoue le scénario irlandais. Les Celtic, sont comme leur nom l’indique, proches des Irlandais et revendiquent donc leur catholicisme. Les Rangers de l’autre côté arborent le bleu de l’Union Jack, et affichent leur protestantisme. Les derbies qui ont vu s’opposer ces deux équipes ces dernières décénnies sont entrés dans la légende sous le nom de « Old Firm ».

La « vieille entente » qui a traditionnellement lieu quatre fois par an est l’évènement sportif le plus attendu par les Glagswegians : les stades de la ville se remplissent et l’ambiance est réputée y être l’une des plus enflammées d’Europe. Le public est soigneusement divisé en deux, les verts et le drapeau irlandais d’un côté, les bleu et l’Union Jack de l’autre. Les précautions ne sont pas de trop : en 2006, un joueur du Celtic s’est signé devant les tribunes des Rangers, déclanchant la colère des supporters. Les transferts entre les équipes sont quasi-impossibles, et pendant longtemps, les Rangers ont refusé catégoriquement de recruter des joueurs catholiques. Pour éviter que les bagarres de stade ne s’invitent dans les pubs, la plupart d’entre eux affichent à l’entrer un laconique « No football colors ». A Glasgow, le football n’est plus depuis longtemps qu’une simple affaire de sport.

Depuis 2012, l’Old Firm a toutefois du plomb dans l’aile. A l’issue de la saison, le Rangers FC a été placé en redressement judiciaire suite à des ennuis avec le fisc britannique, avant d’être liquidé. Les Rangers continuent de jouer dans des divisions inférieures, mais leurs succès récurrents laissent présager un retour en première division. Et avec lui, un renouveau de l’Old Firm.

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Ci-dessous, une vidéo prise lors d’un match de l’Old Firm en 2011. Les choses deviennent intéressantes à compter de 5 ou 6 minutes : les supporters des Rangers jettent sur le terrains des papiers aux couleurs de l’Union Jack sous les huées des Celtic, qui brandissent en réponse leur drapeau irlandais. Ambiance !

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