Partir

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Au final, à peu de choses près, ça finit comme ça avait commencé. Des sacs obèses dont les coutures crient à l’agonie, un aréoport, l’impression de laisser beaucoup derrière soi. Un an, neuf mois, quelques poignées de centaines de jours, c’est beaucoup. Ca parait presque insurmontable au début, insurmontable et forcément excitant. Chacun autour de nous fait des paris sur « le retour », sur combien on aura changé, et est-ce qu’on nous reconnaîtra à la descente de l’avion – ça et les classiques clichés sur les voyages probablement tirés de Midnight Express. C’est bête. On ne part pourtant pas étudier l’aménagement des geôles turques, on est juste un Erasmus de plus.

A quelques kilos près, des cheveux un peu plus courts, un piercing peut-être, et des fringues ramenées de son « chez soi » qu’on vient de quitter, à celà près on est les mêmes. On est les mêmes pour ceux qui se contentent de regarder, de « toucher avec les yeux ». La différence pour eux ? Eh bien les jours ont filé, beaucoup et vite, et l’avion a pris la route en sens inverse.

Ce que ceux qui voient juste ne parviennent pas à voir cependant, ce sont les kilos qui s’ajoutent à ceux des valises ; ceux qui pèsent sur nous, invisibles, quand l’avion décolle et que l’on part. Enfin. Déjà. Ces grammes qui s’ajoutent aux grammes devraient en toute logique retenir l’avion au sol. Mais ces grammes-là défient les lois de l’apesenteur, et pour cause : ils ne pèsent rien. Il s’agit des souvenirs. Il y a ceux qui remplissent les bagages, coincés au chaud entre un chargeur d’appareil photo et une paire de chaussettes ; les vrais souvenirs, les tangibles, les purs et durs destinés à nous rappeler un jour que « c’est arrivé ». Ce sont des tickets de bus qu’on a mis dans sa poche sans faire attention, et qui nichent depuis dans la doublure du manteau, toujours sans qu’on y fasse attention. Ce sont d’autres tickets, des tickets de bateau, de train, d’avion – des bouts de papier déchirés qui ne pèsent pas lourd mais qui disent qu’on a beaucoup avancé. Ce sont des bougies d’anniversaire qu’on ne s’est pas résolu à jeter alors qu’elles sont à moitié fondues et que certaines miettes de gâteau au chocolat collent encore à la cire. C’est une photo polaroïd prise le jour de Noël. Ce sont les livres dont on comprend enfin la langue – pas beaucoup tout de même, car ils pèsent lourd. C’est une carte routière, vestige d’une ère de vadrouille pas si révolue. Ces souvenirs qui parasitent nos valises et donnent des sueurs froides au moment de la pesée des bagages à l’aéroport, ces neuf mois que l’on doit réduire à « deux bagages en soute n’excédant pas vingt kilos », veulent dire beaucoup. Ils sont les jalons d’une année déjà finie, les « Ahhhh c’est vrai, j’avais oublié… » de demain.

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Et puis il y a les autres. Ces autres souvenirs, ce sont les grammes qui ne pèsent rien mais qui nous étreignent pourtant formidablement à l’heure de s’en aller. Ce sont eux qui nous pèsent vraiment sur les épaules, bien plus encombrants que nos sacs à dos surchargés d’ex-baroudeurs du dimanche. A défaut des valises, ces souvenirs-là parasitent nos esprits ; et c’est beaucoup. Ils ne sont pas nés de la dernière pluie, ils sont même vieux : les premiers ont fait leur apparition au tout début de cette troisième année, un « an zéro » pour beaucoup. Les semaines s’accumulant, eux ont fait pareil, ils se sont entassés pour former dans un sombre recoin de notre tête un joyeux foutoir de premières fois. A l’heure de partir, on rouvre le tiroir, volontairement sans doute, dans l’idée de faire « un bilan ». Déjà certains souvenirs ont disparu, ils se sont mélangés à d’autres, ont perdu un bout ; on est soudain plus sûr de « qui », « où » et « quand ». Des images persistent, des odeurs, des moments fugaces, des morceaux de conversation qui paraissaient alors importantes. Il y a en vrac les endroits où l’on est allé et dont la représentation que l’on s’en fait n’est déjà plus complètement fidèle à la réalité. Il y a les gens aussi, surtout. Ces gens, ces « ceux-là » devenus des « eux », ces personnes fantastiques, inspirantes, détestables parfois, ont fait passer les jours à une cadence endiablée. Ce sont eux qui rendent le départ si dur. Et c’est parce que l’on sait que si c’étair hier, alors c’est déjà trop loin, que partir est difficile.

Alors on veut rester, on veut rester pour arrêter d’oublier, on veut rester pour que ça continue. Pourquoi cette volonté ne retient pas l’avion sur le tarmac ? Nous dans cet avion, c’est un « the end » triste, nostalgique avant l’heure car on sait que c’est vraiment la fin. Les lumières vont se rallumer, le générique se mettre en route et les spectateurs quitter la salle dans un doux brouhaha. Oui c’est la fin, la fin d’un long et important « ça ». Presque déjà une parenthèse.

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Hier, mes colocataires m’ont demandé ce qui allait me manquer une fois revenue en France. J’ai mis du temps à répondre, et je ne sais toujours pas si j’ai bien répondu. Peut-on vraiment le savoir avant d’être parti pour de bon ? Y a t-il une bonne réponse ? Ce qui me manquera, c’est Arthur’s Seat, fièrement dressé face au soleil. C’est l’odeur enivrante de popcorn qui se déverse dans les rues quand les vents soufflent sur les brasseries qui entourent Edinburgh. C’est le sentiment d’exaltation que l’on ressent quand on emprunte le pont pour Skye, un petit bout du monde. C’est les pintes de bière vides qui envahissent les comptoirs des pubs passés onze heures du matin. C’est la cornemuse, mes petit-déjeuners à rallonge, cet accent que j’ai fini par aimer, Noël, le soleil doré d’Edinburgh, le château de Dunnotar émergeant de la brume, la ferveur qui saisit les gens dans les pubs à l’heure des Six Nations, les voitures qui roulent dans le mauvais sens, le mauvais sens (enfin) devenu le bon, les embrassades joyeuses du Nouvel An, le cheesecake à la mangue du restaurant indien de ma rue, les cerisiers japonais en fleurs des Meadows, mes vingt ans – ma vie ici. Car je ne suis pas « allée » à Edinburgh, et quitter l’Ecosse ne veut pas forcément dire rentrer chez moi : je pars plus que je ne rentre, car j’ai vécu ici.

J’ai vécu ici, et voici donc venue l’heure de partir, d’entasser neuf mois dans un sac et une valise. Ce n’est pas une surprise, on savait tous que ça arriverait à un moment ou à un autre, ça faisait partie du « deal ». Mais ça ne rend pas les choses plus faciles. Ce n’est pas rien un morceau de vie, un vingtième de notre existence, et pourtant, ça finit en bouts de papier déchirés et en cire fondue dans les valises.

Oui, ça finit presque comme ça avait commencé. Les mêmes bagages obèses, le même aéroport, la même trombine. Mais il y a ce presque, ce presque qui pèse des tonnes, ces souvenirs qu’on amalgame trop tôt, ce foutoir de premières fois, ce vingtième de vie qui touche à sa fin. C’est dur de partir. Et pourtant, l’avion décollera.

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