Come-back du kilt et souvenirs d’Arran

Je crois bien que j’aurais comme des envies que ça recommence.

Trois ans sont passés depuis que j’ai posé pour la première fois le pied en Ecosse. J’y suis restée neuf mois : à peine le temps de valider 60 crédits ECTS et de tomber amoureuse du pays. A mon retour, j’étais heureuse d’avoir vécu de chouettes choses, d’en avoir partagé certaines ici et d’avoir arpenté (quoique trop peu à mon goût) le pays de Nord en Sud et d’Est en Ouest. Ce qui, outre de beaux souvenirs et de magnifiques fonds d’écran, permet de retapisser pour pas cher un mur de votre chambre à l’aide d’une carte routière pas trop vilaine, d’une boîte de punaises, d’une pelote de laine et d’un sens certain de l’équilibre.  Mais passons.

A l’instar du retour, le référendum est arrivé trop vite en me laissant en bouche un goût de trop peu et le 18 septembre restera la journée où une seule question n’a cessé de m’obséder : mais enfin, qu’est-ce que je fabriquais en France ? La réponse à cette question est restée un mystère et j’ai passé le reste de l’année à bouillonner. A bouillonner mais pas que. Dire que ces neuf mois outre-Manche m’ont changée serait sans doute excessif ; j’ai en tout cas probablement laissé là-bas un petit bout de moi (celui qui s’habille bizarrement et qui s’exclame « Oh dear ! » – je ne suis pas certaine qu’il manque à grand monde en fait). L’année post-Ecosse n’a pourtant pas été que celle du Scotland blues (un concept que je réfléchis à déposer) : elle a été l’année où j’ai échangé avec Etienne Duval (l’auteur d’un merveilleux petit livre sur les Ecossais), où j’ai causé pétrole et livre sterling avec un député indépendantiste (qui avait le culot d’être Français), où j’ai fait la rencontre assez exceptionnelle d’un vieux professeur de gaëlique de l’Université d’Edimbourg et professeur de cornemuse qui vivait près de chez moi (incroyable mais vrai) et où j’ai fait (encore plus incroyable mais tout aussi vrai) mes débuts de conférencière. Calmons-nous : il s’agissait de parler de l’avenir de l’Ecosse à une poignée de retraités. Mais tout de même. La patrie de Sean Connery et des scones à la pomme de terre continuait de me hanter. Rassurez-vous : à côté de ça, j’ai continué à m’alimenter, à dormir et à aller en cours. Surtout à m’alimenter en fait.

Quelques mois plus tard, je re-sautai dans un avion direction Edimbourg. C’était en août 2015. Cette fois-là, pas de semaine d’intégration déjantée ou de colocataires narcoleptiques mais un fantastique mois d’août passé à « bénévoler » pour le Fringe, le plus grand festival artistique du monde qui envahit les moindres recoins de la capitale écossaise trois semaines durant, et un non-moins inoubliable « trip » à Arran. Arran, ce petit bout de terre échoué à deux heures de Glasgow. Trois jours durant, je me suis mis en tête d’en faire le tour à coups de bus et de marche à pied. J’ai aussi pris quelques notes. Cela remonte à plus d’un an, mais voilà : je suis retombée aujourd’hui sur mon dossier « Ecosse2015 » au détour d’une opération « nettoyage de disque dur » digne d’un dimanche après-midi pluvieux. Une fois partie… c’était un peu tard.

On dira donc bien ce que l’on voudra mais l’Ecosse, je l’ai dans le ventre.  Et je sens depuis quelques temps une envie démangeante de m’y remettre. La faute peut-être à Nicola Sturgeon ou au Brexit. A défaut de prendre l’avion cette fois-ci, il se pourrait bien que je me contente de partager des bouts de voyages et de pensées, des textes qui causent politique et d’autres qui racontent des vrais gens – de petits morceaux d’Ecosse ramenés des dernières fois ou écrits aujourd’hui, des mots qui parlent de là-bas.

Alors : real come-back du kilt ou vague de nostalgie sans lendemain ? We shall see. Pour ce qui est d’aujourd’hui, je suis excusée : on était dimanche. Et il pleuvait.

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3 Septembre 2015

Corrie, 08h15 – Juste après le premier bus

En descendant du bus n°324, celui qui parcourt le nord de l’île, impossible de ne pas penser que Corrie est l’illustration parfaite du mot « pittoresque ». A Arran, la route longe presque continuellement la mer et celle qui traverse le village de Corrie ne fait pas exception. Derrière les vitres du bus déjà, la vue était imprenable : les rochers battus par les vagues, la mer – houleuse et vert-de-gris ce matin – et puis le mainland montagneux que l’on distingue au loin. A quelques mètres de l’arrêt de bus se trouve un banc isolé orné d’une plaque commémorative : « En mémoire de Jeannette qui aimait s’asseoir ici pour admirer la vue ». Qui qu’ait été Jeannette, on aurait forcément été d’accord avec elle. De l’autre côté de la route, faisant face aux vagues avec un aplomb tout écossais se trouve une rangée de maisons blanches qui s’égrènent comme un collier de perles sur un ou deux kilomètres. Derrière les rideaux et les vitres teintées des bow-windows on devine plus qu’on ne voit vraiment les regards discrets de certains habitants qui cherchent probablement à se distraire un peu de leur vue sur la mer – aussi belle soit-elle. A Arran, la population passe de 25 000 habitants l’été à un peu moins de 5 000 hors-saison.

En attendant le bus suivant, on s’aventure jusqu’au « Village hall », la salle des fêtes de Corrie et de Sannox, le prochain village qui se trouve à une poignée de miles de là. Intercalée entre deux grosses perles, c’est une bâtisse sombre et austère aux faux airs de chalet. Le panneau d’affichage qui se trouve près de l’entrée est bariolé d’affichettes un peu délavées qui dévoilent le programme des activités de l’été : soirées bingo et cours de danse écossaise en août. Bon.

Une bourrasque salée venue du large s’engouffre soudain sur la route pour rafraîchir le village de quelques degrés – on frissonne en jetant un coup d’œil à sa montre. Et puis on se souvient que l’on est à Arran et que, quelle que soit l’heure, le prochain bus passera quand il passera. Ici, qu’importent les heures et les minutes : seuls comptent les ferries et les bus. C’est le matin, il fait froid, et à la question : « Quelle heure est-il ? », on dira qu’ « il est un tout petit peu avant le deuxième 324 ».

 

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Le Village Hall de Corrie & Sannox

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A bord du ferry

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Les « 12 apôtres » de Catacol : une rangée de douze maisons blanches qui font face à la mer

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Partir

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Au final, à peu de choses près, ça finit comme ça avait commencé. Des sacs obèses dont les coutures crient à l’agonie, un aréoport, l’impression de laisser beaucoup derrière soi. Un an, neuf mois, quelques poignées de centaines de jours, c’est beaucoup. Ca parait presque insurmontable au début, insurmontable et forcément excitant. Chacun autour de nous fait des paris sur « le retour », sur combien on aura changé, et est-ce qu’on nous reconnaîtra à la descente de l’avion – ça et les classiques clichés sur les voyages probablement tirés de Midnight Express. C’est bête. On ne part pourtant pas étudier l’aménagement des geôles turques, on est juste un Erasmus de plus.

A quelques kilos près, des cheveux un peu plus courts, un piercing peut-être, et des fringues ramenées de son « chez soi » qu’on vient de quitter, à celà près on est les mêmes. On est les mêmes pour ceux qui se contentent de regarder, de « toucher avec les yeux ». La différence pour eux ? Eh bien les jours ont filé, beaucoup et vite, et l’avion a pris la route en sens inverse.

Ce que ceux qui voient juste ne parviennent pas à voir cependant, ce sont les kilos qui s’ajoutent à ceux des valises ; ceux qui pèsent sur nous, invisibles, quand l’avion décolle et que l’on part. Enfin. Déjà. Ces grammes qui s’ajoutent aux grammes devraient en toute logique retenir l’avion au sol. Mais ces grammes-là défient les lois de l’apesenteur, et pour cause : ils ne pèsent rien. Il s’agit des souvenirs. Il y a ceux qui remplissent les bagages, coincés au chaud entre un chargeur d’appareil photo et une paire de chaussettes ; les vrais souvenirs, les tangibles, les purs et durs destinés à nous rappeler un jour que « c’est arrivé ». Ce sont des tickets de bus qu’on a mis dans sa poche sans faire attention, et qui nichent depuis dans la doublure du manteau, toujours sans qu’on y fasse attention. Ce sont d’autres tickets, des tickets de bateau, de train, d’avion – des bouts de papier déchirés qui ne pèsent pas lourd mais qui disent qu’on a beaucoup avancé. Ce sont des bougies d’anniversaire qu’on ne s’est pas résolu à jeter alors qu’elles sont à moitié fondues et que certaines miettes de gâteau au chocolat collent encore à la cire. C’est une photo polaroïd prise le jour de Noël. Ce sont les livres dont on comprend enfin la langue – pas beaucoup tout de même, car ils pèsent lourd. C’est une carte routière, vestige d’une ère de vadrouille pas si révolue. Ces souvenirs qui parasitent nos valises et donnent des sueurs froides au moment de la pesée des bagages à l’aéroport, ces neuf mois que l’on doit réduire à « deux bagages en soute n’excédant pas vingt kilos », veulent dire beaucoup. Ils sont les jalons d’une année déjà finie, les « Ahhhh c’est vrai, j’avais oublié… » de demain.

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Et puis il y a les autres. Ces autres souvenirs, ce sont les grammes qui ne pèsent rien mais qui nous étreignent pourtant formidablement à l’heure de s’en aller. Ce sont eux qui nous pèsent vraiment sur les épaules, bien plus encombrants que nos sacs à dos surchargés d’ex-baroudeurs du dimanche. A défaut des valises, ces souvenirs-là parasitent nos esprits ; et c’est beaucoup. Ils ne sont pas nés de la dernière pluie, ils sont même vieux : les premiers ont fait leur apparition au tout début de cette troisième année, un « an zéro » pour beaucoup. Les semaines s’accumulant, eux ont fait pareil, ils se sont entassés pour former dans un sombre recoin de notre tête un joyeux foutoir de premières fois. A l’heure de partir, on rouvre le tiroir, volontairement sans doute, dans l’idée de faire « un bilan ». Déjà certains souvenirs ont disparu, ils se sont mélangés à d’autres, ont perdu un bout ; on est soudain plus sûr de « qui », « où » et « quand ». Des images persistent, des odeurs, des moments fugaces, des morceaux de conversation qui paraissaient alors importantes. Il y a en vrac les endroits où l’on est allé et dont la représentation que l’on s’en fait n’est déjà plus complètement fidèle à la réalité. Il y a les gens aussi, surtout. Ces gens, ces « ceux-là » devenus des « eux », ces personnes fantastiques, inspirantes, détestables parfois, ont fait passer les jours à une cadence endiablée. Ce sont eux qui rendent le départ si dur. Et c’est parce que l’on sait que si c’étair hier, alors c’est déjà trop loin, que partir est difficile.

Alors on veut rester, on veut rester pour arrêter d’oublier, on veut rester pour que ça continue. Pourquoi cette volonté ne retient pas l’avion sur le tarmac ? Nous dans cet avion, c’est un « the end » triste, nostalgique avant l’heure car on sait que c’est vraiment la fin. Les lumières vont se rallumer, le générique se mettre en route et les spectateurs quitter la salle dans un doux brouhaha. Oui c’est la fin, la fin d’un long et important « ça ». Presque déjà une parenthèse.

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Hier, mes colocataires m’ont demandé ce qui allait me manquer une fois revenue en France. J’ai mis du temps à répondre, et je ne sais toujours pas si j’ai bien répondu. Peut-on vraiment le savoir avant d’être parti pour de bon ? Y a t-il une bonne réponse ? Ce qui me manquera, c’est Arthur’s Seat, fièrement dressé face au soleil. C’est l’odeur enivrante de popcorn qui se déverse dans les rues quand les vents soufflent sur les brasseries qui entourent Edinburgh. C’est le sentiment d’exaltation que l’on ressent quand on emprunte le pont pour Skye, un petit bout du monde. C’est les pintes de bière vides qui envahissent les comptoirs des pubs passés onze heures du matin. C’est la cornemuse, mes petit-déjeuners à rallonge, cet accent que j’ai fini par aimer, Noël, le soleil doré d’Edinburgh, le château de Dunnotar émergeant de la brume, la ferveur qui saisit les gens dans les pubs à l’heure des Six Nations, les voitures qui roulent dans le mauvais sens, le mauvais sens (enfin) devenu le bon, les embrassades joyeuses du Nouvel An, le cheesecake à la mangue du restaurant indien de ma rue, les cerisiers japonais en fleurs des Meadows, mes vingt ans – ma vie ici. Car je ne suis pas « allée » à Edinburgh, et quitter l’Ecosse ne veut pas forcément dire rentrer chez moi : je pars plus que je ne rentre, car j’ai vécu ici.

J’ai vécu ici, et voici donc venue l’heure de partir, d’entasser neuf mois dans un sac et une valise. Ce n’est pas une surprise, on savait tous que ça arriverait à un moment ou à un autre, ça faisait partie du « deal ». Mais ça ne rend pas les choses plus faciles. Ce n’est pas rien un morceau de vie, un vingtième de notre existence, et pourtant, ça finit en bouts de papier déchirés et en cire fondue dans les valises.

Oui, ça finit presque comme ça avait commencé. Les mêmes bagages obèses, le même aéroport, la même trombine. Mais il y a ce presque, ce presque qui pèse des tonnes, ces souvenirs qu’on amalgame trop tôt, ce foutoir de premières fois, ce vingtième de vie qui touche à sa fin. C’est dur de partir. Et pourtant, l’avion décollera.

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L’indépendance écossaise pour les Nuls

Pas plus tard qu’il y a dix minutes, alors que je marchais vers la biliothèque de l’université, une fille s’est plantée sur mon chemin et m’a fourré un tract dans la main. Elle m’a souri rapidement, m’a lancé un « thanks ! » retentissant et est retournée bloquer leur route à d’autres étudiants effarouchés. J’ai attendu de poser mon sac et de m’asseoir pour jeter un oeil au prospectus. C’était quoi cette fois-ci ? Bal de la business school ? Soirée de soutien aux réfugiés syriens ? Elections étudiantes ? Que nenni : le tract bleu éclatant arborait une photo de jeunes gens radieux brandissant des pancartes estampillées « Great things start with yes ! », « Just say yes », « Nukes ? Gie’s peace ! ». En dessous, une légende clarifiait l’objectif du tract : « What would independance mean for you ? ». Of course. Le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse aura lieu dans moins de six mois : il est temps de se faire un avis sur la question.

Si sept mois passés en Ecosse m’ont permis de comprendre un peu mieux les tenants et aboutissants du référendum, j’imagine que pour la majorité d’entre vous, la question est un peu plus obscure. Et je peux difficilement vous en vouloir. Mais voici en quelques points l’occasion de vous rattraper, voici l’article que vous attendiez tous, voici l’indépendance écossaise expliquée aux (grands) enfants. C’est parti mon kiki.

"Z'êtes pour ?" - Ouaip - Nan - P'tet ben qu'oui, p'tet ben qu'non

« Z’êtes pour ? »
– Ouaip
– Nan
– P’tet ben qu’oui, p’tet ben qu’non

 

  1. Les Ecossais, c’est les Britanniques qui sont pas Anglais ?

    Spéciale dédicace à Maelle

Un peu de géographie pour commencer ; « fastoche » me direz-vous. Et bien pas tant que ça ! Depuis mon arrivé en Ecosse l’an dernier, je prête une attention toute particulière aux infos qui concernent mon pays d’adoption et je discute actualité avec mes amis Français éparpillés aux quatre coins du globe. Et l’erreur est la même : toujours, toujours, toujours. Oui, je parle anglais, mais non je ne vis pas en Angleterre. Oui je vis en Ecosse, au Royaume-Uni, en Grande-Bretagne, mais non – pitié non – les habitants de l’Ecosse ne sont pas les Anglais !

Sacré charabia, je suis d’accord. Pour les bons Français que nous sommes (à l’exception de quelques indépendantistes basques ou bretons, naturellement), la question de la nationalité et de l’Etat n’ont jamais été un problème : notre pays est la France, c’est le cas depuis un bon paquet de siècles, point à la ligne. La situation est un tout petit peu différente en Grande-Bretagne, et ce n’est rien de le dire. Je vais essayer de faire clair et concis (« challenge accepted » !).

L’Ecosse
A l’instar de la Bretagne, du PACA ou du Centre, l’Ecosse est une sorte de région au sein d’un plus large pays : la Grande-Bretagne. L’Ecosse est toutefois plus qu’une simple région : les Ecossais quand ils en parlent évoquent un « country ». Au début, je pensais que tous mes interlocuteurs étaient des indépendantistes un peu en avance faisant constamment référence à leur « pays ». (Imaginez que les Bretons se mettent à parler de la Bretagne comme un pays et vous comprendrez ma surprise.) Il s’avère en fait que l’Ecosse est véritablement considérée comme un pays par les Britanniques : le terme country n’est pas un indicateur politique mais un terme objectif. Un peu plus qu’une nation sans Etat, l’Ecosse est donc un pays, doté d’une capitale (Edimbourg), d’un Parlement (le Parlement d’Edimbourg, surprise surprise) et même d’une monnaie (la livre écossaise qui n’est qu’un équivalent local de la livre sterling) émise par la Bank of Scotland. Un peu plus qu’une nation, et un peu plus qu’une région aussi.

Ecossais, et pas Britannique.

Ecossais, et pas Britannique.

L’Angleterre
Passons aux « autres » maintenant, à ceux que d’aucuns ici considèrent comme des ennemis, ou dans une moindre mesure comme des voisins un peu pénibles (du genre à couper la haie de leur côté sans permission ou à passer la tondeuse à 17h le dimanche après-midi) : les Anglais ! L’Angleterre n’est finalement rien de plus ni de moins que l’Ecosse : une région comme une autre en Grande-Bretagne. Comme les autres ou presque. L’Angleterre est la région la plus peuplée, la plus étendue, la plus riche de Grande-Bretagne. Londres est l’une des plus grandes capitales mondiales et la majorité de l’activité économique britannique se concentre donc en Angleterre. D’où le fait que la Grande-Bretagne soit (trop) souvent assimilée à l’Angleterre, et les Britanniques aux Anglais. CQFD.

Elizabeth II au début de son règne - la classe à Dallas

Elizabeth II au début de son règne – la classe à Dallas

La Grande-Bretagne
La Grande-Bretagne, c’est un peu une matriochka dans laquelle on a mis trois billes représentant les trois pays qui forment l’Etat britannique : l’Angleterre, l’Ecosse, le Pays de Galle. Ici quand on en parle, on parle de « Britain », qui attention, ne fait pas référence à la Bretagne (la petite, la meilleure, la mienne) (vous venez d’assister à un instant de fierté régionale) mais à la Grande-Bretagne, sa cousine. Pour les matheux : Angleterre + Ecosse + Pays de Galle = Grande-Bretagne.

 

Le Royaume-Uni
Et l’Irlande du Nord alors, on en fait quoi ? Vous vous souvenez de la matriochka ? Eh bien mettez cette matriochka dans une autre matriochka encore plus grosse, avec une autre petite bille (l’Irlande du Nord). La méga-matriochka qui contient la Grande-Bretagne et l’Irlande du nord, c’est le Royaume-Uni. Le Royaume-Uni c’est donc la Grande-Bretagne, mais en format « familial » si on veut, en y ajoutant la partie de l’Irlande qui n’a pas fait sécession en 1921. Cette super matriochka, c’est l’Etat, c’est the Queen, c’est la livre sterling et ça n’est certainement pas « que » l’Angleterre ! Pour les matheux – Le Retour : Grande-Bretagne + Irlande du Nord = Royaume Uni.

Parce que je sais bien que même avec des poupées russes et des pseudo-formules de maths, la question est loin d’être claire, un petit schéma ne sera pas de trop. Pensez à faire tourner autour de vous. Mention spéciale aux médias qui m’horripilent quand ils parlent d’Angleterre et d’Anglais à tort et à travers. Révisez vos classiques messieurs les journalistes, ça fera du bien à tout le monde.

Schema

  1. Les Ecossais alors, c’est qui ?

La question est moins bête qu’il n’y paraît. L’Ecosse n’étant pas un Etat (j’espère que vous me suivez à ce stade), aucun papier n’atteste qu’une personne née à Glasgow ou Edimbourg soit Ecossaise. Pas trop embêtant jusqu’à présent. Mais comment faire lors de la tenue du prochain référendum pour déterminer qui a le droit de voter ou non ? Qui est Ecossais ? Les roux aux yeux bleus mesurant plus d’1m80 ? Ceux qui peuvent s’enfiler trois pintes de bière à la suite sans sourciller ? Les arrière-petit-fils de Braveheart et de Sean Connery ? Ceux qui connaissent les paroles de « Flowers of Scotland » ? Je plaisante bien sûr, mais il faut comprendre que l’enjeu est de taille : déterminer qui est ou n’est pas Ecossais.

La question a été tranchée : tout individu de plus de seize ans issu du Royaume-Uni, de l’Union Européenne ou d’un pays du Commonwealth et travaillant ou étudiant en Ecosse depuis plus d’un an aura le droit de voter le 18 septembre prochain. Ce que je trouve personnellement très embêtant.

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1) D’une part, celà signifie que JE pourrais voter si je venais à rester en Ecosse jusqu’en septembre.

 

– je résiderais alors en Ecosse depuis un an presque jour pour jour,

– je suis majeure (et vaccinée)

– je viens de France

Les conditions sont remplies. Pour autant, ma décision serait claire : jamais je n’irais voter. Comment quelqu’un qui réside en Ecosse depuis seulement douze mois (et qui est donc suscpetible de rentrer chez lui dans les mois ou les années qui viennent) peut-il avoir un avis qui pèse autant que celui d’une personne qui a vécu en Ecosse toute sa vie (et dont on suppose qu’elle y restera) ? Je trouve la situation très injuste, et j’espère que les personnes non concernées s’abstiendront de prendre une décision si importante pour les autres. Comme l’a dit un étudiant anglais de mon cours de société et politique écossaise : « Je pourrais aller voter en septembre. Mais je sais que je vivrai en Angleterre plus tard. Alors pour moi, me prononcer sur l’indépendance de l’Ecosse et rentrer en Angleterre, ce serait comme mettre une fille enceinte et prendre la fuite. » En admettant que je puisse mettre une fille enceinte, je n’aurais pas mieux dit moi-même.

2) D’autre part, le problème se pose dans le cas inverse : quid de l’avis des Ecossais qui se sont installés à l’étranger ? La situation est claire : une personne née en Ecosse mais qui a par exemple déménagé à Londres il y a deux ou trois ans ne pourra pas voter. Là encore, la situation est éminément injuste : pourquoi quelqu’un qui a vécu presque toute sa vie en Ecosse mais qui a déménagé (ne serait-ce qu’à la frontière anglo-écossaise !) récemment et qui est susceptible de revenir vivre en Ecosse ne peut-elle pas donner son avis ?

Bien sûr, la situation était compliquée et bien sûr, aucune solution n’était parfaite. Mais je trouve que l’arrangement choisi est vraiment loin de l’être.

  1. Pourquoi est-ce qu’ils veulent l’indépendance au juste ?

Vaste question. J’ai eu la chance de rencontrer récemment un Français élu au Parlement Ecossais et qui milite pour le SNP, le Scottish Nationalist Party (le parti qui mène la campagne du « yes »). Christian Allard est installé depuis trente ans en Ecosse et a été élu au Parlement d’Edimbourg en mai dernier. Au gré de son argumentaire (bien aiguisé, il a beau être fort sympathique, il n’en reste pas moins un homme politique), j’ai tiré deux arguments majeurs qui sous-tendent le reste du débat.

Une question de trajectoire
Je ne vais pas vous faire un cours d’histoire politique en Grande-Bretagne, mais sachez que c’est plutôt rock’n roll. L’Ecosse a été rattachée au reste de l’Etat britannique en 1707 : depuis cette date, le pays n’est plus indépendant et est donc soumis au Parlement de Westminster. Or l’Ecosse avait à ce stade déjà parcouru un bon bout de chemin, elle s’était forgée une identité. Je ne couperai pas aux raccourcis, désolée : les Ecossais tendent à être plus « left-wing » que le reste du pays. Leurs traditions en matière d’éducation, de système de santé, de politiques publiques, etc… les placent à gauche de l’échiquier politique. Ils défendent la gratuité du système de santé, la nationalisation des principaux services publics, la gratuité de l’éducation supérieure… Leurs voisins britanniques en revanche, tendent à prendre la direction opposée. D’où le fait que les Ecossais ont souvent eu l’impression d’être soumis à un gouvernement qu’ils n’avaient effectivement pas plébiscité. Les années Thatcher ont marquée l’apogée de cette divergence entre un exécutif ultra-libéral calqué sur le modèle américain, et une région ouvrière mettant l’équité et la justice sociale au premier rang de ses préoccupations. De Thatcher à Cameron, de la fermeture des mines à la privatisation du Royal Mail, l’Histoire se répète et met en évidence une réalité dure à avaler : l’Ecosse et la Grande-Bretagne ne partagent plus de vision commune de l’avenir.

Fête dans les rues de Glasgow le jour de la mort de Margareth Thatcher. Entre deux bouteilles de champagne, on peut lire des panneaux "La sorcière est morte". Non, les Ecossais ne l'aimaient vraiment, vraiment pas.

Fête dans les rues de Glasgow le jour de la mort de Margareth Thatcher. Entre deux bouteilles de champagne, on peut lire des panneaux « La sorcière est morte ». Non, les Ecossais ne l’aimaient vraiment, vraiment pas.

Comme l’a dit Christian Allard : « Londres (ndlr : la Grande-Bretagne) a choisi de suivre le modèle libéral anglo-saxon. Mais nous, Ecossais, sommes plus proches des pays scandinaves ou de l’Allemagne ».

Une question de ras-le-bol
L’indépendance est bien entendu aussi (et surtout) l’occasion de dire « bye bye » aux Anglais. Ha les Anglais et les Ecossais – c’est une longue histoire. Comme je l’ai déjà expliqué, Londres est le coeur économique et politique du pays, c’est là que les décisions qui concerneront le reste du pays sont prises. Or les Ecossais en ont marre de passer pour les marionnettes de Londres, scandent les indépendantistes. Cette question de trajectoire différente, elle est au coeur du problème : quand les convictions d’une partie du pays sont si différentes, comment accepter les décisions imposées par la capitale ? Les indépendantistes ne parlent pas souvent de « Britain » ou de « United Kingdom » pour faire référence à ce pays qu’ils veulent quitter, non, ils dénoncent les manoeuvres de « Londres » et les ombres qui pèsent à « Westminster ». En d’autres termes, les ennemis sont les Anglais. Dans les décennies qui viennent de s’écouler, les décisions de Londres ont souvent été mal reçues par les Ecossais (cf. la « poll tax »), en particulier durant l’ère Thatcher, qui ont souvent eu l’impression d’être les « cobayes du pays » (terme utilisé par mon professeur de sciences politiques himself). La victimisation (parfois à juste titre, attention) est donc sous-jacente quand les Ecossais parlent des « politiques de Londres », et elle est aujourd’hui allègrement instrumentalisée par les indépendantistes.

"Ici en Angleterre, on est meilleurs que vous. Et on le sait !"

« Ici en Angleterre, on est meilleurs que vous. Et on le sait ! »

 

Pour ceux que ça intéresse, n’hésitez pas à lire le « White Paper » publié par le SNP en novembre dernier. Il existe en version française et présente une bonne vue d’ensemble de la question (nucléaire, livre sterling, union européenne, frais de scolarité, impôts, partage de la dette …).

  1. Le Parlement d’Edimbourg, c’est une légende urbaine ?

Non. Pas de légende urbaine ou de conte au coin du feu : il existe bel et bien. Je peux vous envoyer une photo si vous voulez. Le Parlement Ecossais institué par le référendum de 1997, s’est réuni pour la première fois en 1999. Anecdote intéressante : un discours a été prononcé à l’ouverture de la première séance, et c’est Mme Ewing, la doyenne des députés indépendantistes qui s’y est collée. Au lieu d’un banal « Le Parlement est désormais ouvert », Mme Ewing a lâché un fort polémique « Je déclare le Parlement d’Ecosse ré-ouvert ». En référence bien sûr au Parlement d’Ecosse (alors indépendante) qui avait disparu en 1707 lors de l’annexion de l’Ecosse à la Grande-Bretagne. Hum. Mais revenons-en à nos moutons. A quoi sert le Parlement Ecossais ?

L’Ecosse n’est pas encore indépendante, on l’aura compris. Celà ne signifie pas pour autant qu’elle ne dispose d’aucun degré d’autonomie, bien au contraire. Depuis le début du Xxème siècle, un ministère particulier siège à Londres : le Scottish Office. Assez original car il représente une région et non pas une catégorie de politiques publiques (Economie, Santé, Transports..), le Scottish Office avait pour objectif de représenter les intérêts de l’Ecosse à Londres. Rapidement, les Ecossais ont demandé plus ; c’est l’éternelle histoire du « Donnez leur une main, ils voudront le bras ». Il n’empêche que ça a marché : suite à un référendum polémique dans les années 70 débouchant sur un « non », un nouveau référendum a été organisé en 1997 et a abouti à la création d’un Parlement d’Ecosse.

Le Parlement siège à Edimbourg. Il compte 129 députés élu selon des modalités différentes de Westminster. Il s’inscrit dans une logique de dévolution : le Scotland Act 1998 est le texte de loi qui définit les principes pour lesquels le Parlement d’Edimbourg est compétent. Les pouvoirs non spécifiés reviennent au Parlement de Westminster (politique étrangère, finances publiques, énergie, monnaie…). Le Parlement Ecossais dispose de pouvoirs dans nombre de domaines (éducation, santé, transports, agriculture…) et principalement bien sûr en ce qui concerne la politique domestique écossaise. Un petit pas pour l’Humanité mais un grand pas pour les Ecossais.

Evolution du support pour l'indépendance en fonction des évènements politiques des dernières décennies

Evolution du support pour l’indépendance en fonction des évènements politiques des dernières décennies

 

  1. Est-ce que l’Ecosse peut VRAIMENT être indépendante ? (en gros : ils ont assez de sous ou quoi ?)

Pas facile de se prononcer, car cette question de la viabilité du projet indépendantiste est bien sûr au coeur des débats. D’un côté, les partisans de la « Better Together » campaign (mieux ensemble) critiquent les risques que celà ferait prendre à l’Ecosse. Où le pays trouvera t-il l’argent nécessaire pour financer son indépendance ? L’Ecosse dispose certes de ressources pétrolières considérables en Mer du Nord, mais ces ressources ne sont pas infinies. Le territoire est aussi peu aménagé en dehors des aires urbaines de Glasgow, Edimbourg et Aberdeen : peu de sites productifs, un climat difficile, des réseaux de transports plus que disparates … Les membres de la « Yes ! » campaign leurs rétorquent que l’Ecosse est au contraire pleine de ressources. Non seulement est-elle riche de son pétrole, mais aussi de sa population qui est l’une des mieux formée d’Europe. Le problème souligné par le parti est que nombre de ces jeunes quittent l’Ecosse pour travailler ailleurs (la fameuse fuite des cerveaux). Pour Christian Allard, ce phénomène est tristement compréhensible : « pendant des décennies, on a fait passer l’Ecosse pour un endroit pauvre, reculé, coupé de toute technologie, incapable d’innovation. Les gens ont assimilé ces stéréotypes, ils ont perdu confiance en leur pays ». Faire de l’Ecosse une région économiquement attractive serait donc l’un des principaux challenges d’un nouveau gouvernement écossais. Les indépendantistes arguent aussi du fait que des statistiques récentes révèlent que les Ecossais payent en moyenne plus de taxes que le reste des Britanniques : retour de l’argument victimaire, explication que « au lieu de financer la City et le nucléaire, les Ecossais verront vraiment la couleur de leur argent ».

Aye

 

  1. Les indépendantistes écossais ressemblent-ils aux nationalistes un peu givrés qui mettent des bombes dans les Mac Donald ou dans les aéroports ?

Non, et j’en ai été la première surprise. L’indépendance de l’Ecosse vue depuis la France évoque des soldats en kilts hurlant sur les champs de bataille, des airs de cornemuse patriote et des propos chauvins tenus après quelques drams de whisky. Et bien on a faux sur toute la ligne les amis. Jusqu’à récemment, je portais un regard négatif et un peu sceptique sur la question du nationalisme ; pour moi, le nationalisme est synonyme de repli sur soi, d’exclusion de ceux qui n’appartiennent pas à la nation, de rejet de l’Autre. Avec toutes les dérives que celà implique. Or surprise : les indépendantistes écossais ne sont PAS nationalistes ! Ou du moins pas dans le sens traditionnel du terme : ils ne promeuvent pas une identité écossaise stéréotypée, ils n’exigent pas une appartenance à la nation écossaise (ils récuseraient même presque l’idée de nation écossaise), ils ne se définissent pas par opposition aux autres, ils sont pour le métissage, pour l’équité, pour une version civique et ultra-inclusive du nationalisme : un post-nationalisme grandeur nature, un nationalisme 2.0. Des Bisounours quoi.

– Qui est Ecossais ? ai-je demandé à mon député.

– Mais tout le monde ! Du moins tous ceux qui veulent l’être. Il n’y a pas besoin d’être né en Ecosse, d’avoir des ancêtres écossais, des parents écossais, de parler gaélique pour être Ecossais : il faut le vouloir.

– N’importe qui peut donc se dire Ecossais ?

– Mais bien sûr ! Qui vous en empêcherait ? L’identité aujourd’hui n’est plus une affaire de parents, d’accent ou d’héritage : elle est mouvante, elle est multiple. Être Ecossais n’empêche pas d’être Français, vous voyez bien. Je suis pour une vision cosmopolite, inclusive de l’identité. Le nationalisme « natonaliste » est terminé, le nationalisme que nous défendons est global. Que ceux qui aiment l’Ecosse y viennent.

Des Bisounours utopistes en plus. Mais l’intention est fort louable et aussi très très (très) intéressante. A suivre de près donc. Car qui pourra prétendre à la nationalité écossaise si l’Ecosse venait à voter oui ? Où seront les bisounours du SNP quand il faudra définir les modalités d’accès à la citoyenneté ?

  1. Il y a VRAIMENT des gens qui vont voter oui ?

Oui. Et beaucoup même, à en croire les badges « yes » qui fleurissent aux boutonnières des manteaux (c’est le printemps qu’ils disaient). Dur pour autant de prétendre jouer aux oracles, car en matière de prévisions, le futur est encore très flou. Les sondages succèdent aux sondages, et si les chiffres évoluent, ils diffèrent d’une source à l’autre, penchent dans un sens une semaine, dans l’autre la suivante, sont contestés, instrumentalisés, décriés et utilisés – BREF, on a du mal à les croire. Les tendances générales donnent encore (et toujours) le non en tête des votes, mais le nombre d’indécis diminue et le nombre de oui augmente parallèlement. D’ici septembre, les choses ont encore le temps de changer toutefois. Les Jeux du Commonwealth organisés à Glasgow cet été (le petit frère des JO) sera sûrement une vitrine majeure pour le parti d’Alex Salmond (leader du SNP et Premier Ministre du gouvernement écossais) – beaucoup de choses se passeront sans doute à ce moment là. Et il ne faut pas oublier le rôle des people bien sûr. David Bowie a récemment imploré (par l »intermédiaire de Kate Moss) l’Ecosse de rester en Grande-Bretagne. Sean Connery milite quant à lui depuis longtemps pour l’indépendance. Ziggy Stardust VS James Bond : réponse le 18 septembre.

Sondage

 

 

My name is Bond, et je suis pour l'indépendance. Même si ça implique de porter un kilt.

My name is Bond, et je suis pour l’indépendance. Même si ça implique de porter un kilt.

Les Highlands, enfin !

Old Man of Storr - Ile de Skye

Old Man of Storr – Ile de Skye

Quand j’ai annoncé que je partais en Ecosse, les gens autour de moi se sont montrés peu inventifs en matière de réactions :
– « Ohhhhh, ben tu vas voir Nessie ! »
– « La chance, tu me ramèneras un kilt »
– « Bois pas trop de whisky »
– J’en passe et des meilleures, le but étant de prouver à tout un chacun (en l’occurrence, vous, lecteurs) que l’Ecosse est une terre de clichés et de stéréotypes.

A l’évocation du mot « Ecosse », un bon joueur à Pyramides (révisez vos classiques) répondrait probablement en vrac malt, carreaux, brouillard, pluie, bière, lochs, James Bond, … (les points de suspension visent à remplacer tous les mots ayant un rapport plus ou moins lointain avec l’alcool, les gènes récessifs roux ou la cornemuse) et HIGHLANDS !

Les Highlands, nous y voilà. En admettant que vous n’en ayez jamais entendu parler, faites appel à vos connaissances d’anglais. Je sais, elles sont minimes pour certains, mais ça ne vous dispense pas d’essayer. High signifie hautes, et lands terres, voilà. En faisant un ultime effort de logique, surprise, on trouve Hautes Terres. Oui, on se croirait dans Le Seigneur des Anneaux. Ou Game of Thrones, question de génération.

Si vous vouliez des données géographiques détaillées, j’ai le regret de vous annoncer que c’est trop tard : il fallait consulter Wikipédia ou votre vieux Larousse qui prend la poussière sur l’étagère du salon. Pas d’article encyclopédique ici : je vais faire appel à ma grande expérience de terrain (soit deux voyages dans les Highlands) pour vous présenter rien de moins qu’une sorte de guide (qui se veut être un intermédiaire subtil entre le Routard et le prochain reportage gagnant du Prix Albert-Londres) des Highlands. Mieux que Tintin et qu’Antoine de Maximy réunis, voici donc un aperçu des Hautes Terres par moi-même. Le copyright est en cours de dépot.

Chapitre 1. Dans les Highlands, il y a des montagnes

D’emblée, pas d’énorme surprise : les Highlands sont effectivement caractérisées par leur altitude. Et on ne le sait pas assez, mais c’est en Ecosse que se trouve le plus haut sommet de Grande-Bretagne, le Ben Navis (c’était le point Julien Lepers). Comme il y a un poil plus de montagnes en Ecosse que dans les Monts d’Arrées (ceci est un euphémisme), les gens peuvent faire du ski. Sur les sommets des Highands fleurissent donc non pas des abominables hommes des neiges (roux et sirotant du whisky obviously) mais des remontées mécaniques et des tire-fesses. L’image d’épinal de Braveheart & Co en prend un coup.

Glenfinnan

Glenfinnan

Chapitre 2. Les Highlands (même en été), ce n’est pas la Côte d’Azur ou la Camargue

Quand on pense Highlands, on pense grandes étendues de bruyères / balayées par la pluie  / noyées dans la brume / sur fond de biniou. Deux erreurs ici : de un, le biniou c’est en Bretagne – en Ecosse, on joue de la cornemuse. De deux, il est rare qu’un gusse mélomane fasse le pied de grue au détour d’une colline pour prodiguer une bande-son aux touristes en vadrouille. Après, il est toujours possible de voir avec Europcar pour qu’ils vous louent une voiture avec lecteur-CD, et à condition que vous ayez la chance d’avoir dans votre poche de manteau le dernier album de Tri Yann ou de Nolwenn, vous aurez effectivement un fond sonore. C’est à vous de voir. Pour ce qui est du reste (la lande, la pluie, la brume), tout est vrai. Pour faire concis, l’environnement y est plutôt très très hostile.

Car à la différence des Alpes et des Pyrénées (vous m’excuserez d’avance pour les références géographiques franco-françaises), le climat est rude (ceci est un deuxième euphémisme). (pour la définition du mot « euphémisme », cliquez ici). Pour vous donner une idée de l’estime que les Ecossais ont de leur météo, voici ce que l’on vous répond quand vous demandez quand a lieu l’été en Ecosse : « Oowouuhh, it’s èille wik’ somewherre in’ djun' ». Une semaine quelque part en Juin donc. Assez logiquement, il fait un temps relativement pourri le reste de l’année (soit cinquante-et-une semaines) ce qui – je tiens à le souligner – est quand même assez long. Les Highlands sont donc quasiment-constamment balayées par la pluie, par le vent, par la neige (puisqu’il y a des montagnes, cf. Chapitre 1) et par tout ce que le Bon Dieu a créé d’à la fois mouillé et hostile.

Old Man of Storr - Isle of Skye

Old Man of Storr – Isle of Skye

Chapitre 3. Les Highlands n’ont peut-être pas les atouts de la Camargue, mais elles en ont l’inconvénient

J’ai nommé les midges. Les midges sont une espèce d’insecte inventée tout spécialement pour exaspérer les campeurs. Je n’en ai jamais fait l’expérience moi-même car les bestioles font leur apparition quand il fait chaud (autour de 15°C), or je n’ai pas encore eu la joie d’expérimenter de tels pics de canicule. D’après ce que j’en ai compris cependant, les midges sont des êtres fourbes car plus petits que les moustiques et donc moins repérables, mais au moins aussi agressifs. Ou les Ecossais cachent quelque chose de précieux dans leurs fichues Highlands (une mine de diamant, la bombe atomique, un plan pour conquérir le monde) et ils éloignent les curieux à renfort de météo minable et de moustiques quand la météo est moins minable, ou bien ils n’ont vraiment pas de chance.

Chapitre 4. Avant de louer une voiture chez Europcar pour partir en roadtrip bucolique dans les Highlands, il faut vraiment (serieusement) (pour de vrai) (j’insiste) vérifier son plein d’essence et l’état de ses pneus

Les Highlands ne sont en effet pas la région du monde où la densité de population est la plus élevée. En gros, on penche plus vers la Creuse que vers l’Ile-de-France. Cette comparaison vise à souligner le fait que PRESQUE PERSONNE n’y vit. Vous pourrez rouler des kilomètres sans croiser une maison, une voiture, un joggeur, bref, un quelconque signe de civilisation. Bien sûr, c’est souvent ce que recherchent les gens qui s’y exilent : le calme, le silence, les grands espaces. Pour les agoraphobes, les Highlands sont ce qui doit s’approcher le plus du paradis sur terre. Pour les autres toutefois, ceux à qui l’éloignement fait du bien de temps en temps, mais bon, faut quand même pas que ça dure trop longtemps, le coin peut s’avérer parfois être un chouillas déprimant (troisième euphémisme).

Parlons des villes, par exemple. Il s’agit de trous perdus entre deux lochs plus que de VRAIS  endroits où vivent de VRAIS gens pendant toute l’année. Prenez Spean Bridge. Spean Bridge, charmante petite agglomération écossaise d’on-ne-sait-pas-combien-d’âmes (entre six et cinq cent), est située en bordure de l’A82, la route que prennent les touristes en transhumance vers l’Ile de Skye ou Glencoe. Sur la carte Michelin, c’est un gros point rouge. On se dit « chouette : des gens » ! Et puis on arrive à Spean Bridge, on entre dans la ville en voiture, par la fenêtre on voit le Spar, l’hotel (testé et désapprouvé), le fish & chips, la boutique de souvenirs et oh, ça y est on est déjà sortis. Voilà. C’était Spean Bridge. Prochaine ville : dans cinquante miles.

Glencoe

Glencoe

Chapitre 5. Les Highlands te font aimer les bêtes

Conséquence logique du point précédent, les Highlands ont le don de réunir l’homme et l’animal. Forcément, quand les derniers êtres humains aperçus étaient des touristes français (of course) croisés la veille à la sortie d’une distillerie (of course), l’apparition d’une vache, d’un mouton, et même d’un stupide piaf font naître des sourires sur les visages.

Niveau faune, l’Ecosse en général est plutôt bien pourvue. En ce qui me concerne, je me suis limitée aux grands classiques : hairy cows (les vaches rousses cornues et poilues qui ornent les trois-quarts des cartes postales), cerfs, moutons. Mais apparament, le pays peut réserver des surprises : dauphins, baleines, phoques et même éléphants. Non pour les éléphants c’est pas vrai – c’était juste pour voir si vous suiviez.

Les fameuses Highland Cows / Hairy Cows

Les fameuses Highland Cows / Hairy Cows

Bouchons sur l'Ile de Skye

Bouchons sur l’Ile de Skye

J'tape la pose

J’tape la pose

Animaux d'un autre genre. Désolée, c'était facile.

Animaux d’un autre genre.
Désolée, c’était facile.

Chapitre 6. Les Highlands aiment les clichés – et ils les lui rendent bien

Les Hautes Terres écossaises sont bel et bien le QG de toutes les inepties (qui n’en sont donc pas) que l’on débite à longueur de journée sur l’Ecosse. Oui, il y a des distilleries de whisky remplies de tonneaux comme dans La Part des Anges, de Ken Loach. Oui, on y trouve des châteaux, des tas de châteaux, des en ruines, des tout blancs, des bétonnés, des inhabités, des moches, des au bord des lochs, des fermés pour l’hiver – Pierre Perret quand tu nous tiens. Oui, les routes sont plus empruntées par les troupeaux de moutons que par les véhicules. Oui, plein de films y ont été tournés : Harry Potter, les James Bond, et même le prochain Star Wars à en croire les rumeurs. Oui, les gens y ont un accent un peu moins raffiné qu’à Londres (euphé-quoi ?). Oui, les « restaurants » arrêtent de servir après vingt heures le soir. Oui, les plaines arides succèdent au plaines arides, qui succèdent aux plaines arides, qui succèdent à un loch entouré de plaines arides.

Le château d'Eilean Donan

Le château d’Eilean Donan

Ouais ouais, c'est le pont de Harry Potter !

Ouais ouais, c’est le pont de Harry Potter !

Une distillerie coincée entre deux montagnes.

Une distillerie coincée entre deux montagnes.

Dunvegan Castle - Ile de Skye

Dunvegan Castle – Ile de Skye

Le Fish & Chips de Portree - Ile  de Skye

Le Fish & Chips de Portree – Ile de Skye

Portree - Ile de Skye

Portree – Ile de Skye

Chapitre 7. Les Highlands, terres de légendes (et d’histoires de famille et d’honneur perdu à la mord-moi-le-noeud)

Vous avez un peu en tête le scénar’ de « Plus Belle la Vie » ? Grosso modo, des tas de gens vivent à Marseille, et se rendent compte au fur et à mesure des épisodes que vivre ensemble, c’est compliqué. Même si dans les Highlands, le « ensemble » tend à être une denrée rare (cf. Chapitre sur la densité de population), les rapports entre individus y ont toujours été compliqués, ce qui n’a pas manqué de donner lieu à des tas de légendes que des gens roux et alcoolisés se racontent le soir au coin du feu depuis des générations.

Les légendes, c’est ce qui fait le vrai sel des Highlands. On sait que c’est un peu kitsch, mais on les écoute quand même avec un plaisir d’enfant. Et puis rapidement, on se rend compte qu’elles ne sont pas pour les enfants. Violentes, sanglantes même, impliquant des histoires d’honneur violé, de refus d’hospitalité, d’insulte au clan (oui oui, ils sont assez portés sur la tradition) – elles ont tout ce qui fait, depuis des millénaires, une vraie bonne histoire. En plus trash.

Prenez l’histoire du Clan MacDonald par exemple. Allez les enfants, on s’allonge, on ferme les yeux, et on écoute attentivement. L’histoire s’appelle « Le Massacre de Glencoe », et c’est une histoire vraie ! Il était une fois un clan, les MacDonald, rien à voir avec les fast-food, qui habitait un beau château situé dans la vallée de Glencoe, en plein coeur des Highlands écossaisses. Le 17ème siècle touche à sa fin, et en Ecosse, les gentils Jacobites (des Monsieurs en kilt) combattent les méchants partisans de Guillaume d’Orange (un Monsieur pas gentil du tout qui a volé le trône aux gentils Ecossais). Le clan MacDonald est du côté des gentils (les Jacobites, c’est ça), et Guillaume n’aime pas ça du tout. Il demande donc à l’un de ses méchants partisans, membre du méchant clan des Campbell, oui, le whisky, de faire ce que font tous les méchants : aller tuer les gentils. Monsieur Campbell va donc se promener du côté de Glencoe et fait mine de s’être perdu. Il demande au Clan MacDonald de l’héberger pour un moment, et en vertu de l’hospitalité légendaire des Highlands, les gentils (mais forts naïfs) MacDonald acceptent. Monsieur Campbell prend ses aises, il invite même des soldats de sa garde personnelle à rester au château Mac Donald. Les jours passent, et l’ordre du méchant Guillaume d’Orange tombe : il faut executer tous les MacDonald de moins de soixante-dix ans pour éliminer « racines et branches » (c’est charmant). A cinq heures du matin le lendemain, les hommes de Campbell massacrent leurs hôtes. Quatre-vingt personnes furent assassinées, dont des femmes et des enfants qui essayèrent de fuir dans la montagne et moururent de froid. Ils auraient dû lire mon article, dans les Highlands en février, le fond de l’air est plutôt frais. Morale de l’histoire : trop bons, trop cons. Forcément, les MacDonald ne vécurent pas très heureux et n’eurent pas non plus beaucoup d’enfants.

Glencoe. Pas du tout glauque.

Glencoe. Pas du tout glauque.

Chapitre 7. Les Highlands, pourvoyeuses officielles de fond d’écran

Les Highlands sont violentes, désertes, inquiétantes, ennuyeuses parfois, mystiques quand la brume nappe la bruyère, enflammées quand le soleil innonde les collines – elles sont surtout belles. Et je n’évoque pas Skye, les photos parlent pour elles-mêmes.

Maisons traditionnelles - Ile de Skye

Maisons traditionnelles – Ile de Skye

Ile de Skye

Ile de Skye

The Old Man of Storr - Ile de Skye

The Old Man of Storr – Ile de Skye

The Old Man of Storr - Ile de Skye

The Old Man of Storr – Ile de Skye

Neist Point - Ile of Skye

Neist Point – Ile of Skye

Neist Point - Ile de Skye

Neist Point – Ile de Skye

« L’important c’est de participer » ?

A l’évocation des mots « sport » et « Royaume-Uni », deux images viennent spontanément à l’esprit. D’un côté, l’atmosphère surchauffée des pubs remplis de passionnés gentiment chauvins et passablement houblonnisés. De l’autre, celle – moins chaleureuse – des fins de match violentes où les poings des hooligans dans les tribunes ultras succèdent aux sifflets de l’arbitre. Depuis quelques années déjà, les Britanniques essaient de faire oublier le phénomène du hooliganisme (actes de vandalisme ayant lieu lors d’évènements sportifs) qui avait profondément marqué les villes de Londres ou de Manchester dans les années 1970.

Aujourd’hui, la violence des « seventies » est bien entendu lointaine. Mais si le sport s’est assagi outre-manche, il ne s’est pas pour autant débarrassé de tous ses démons. Dans un Royaume moins Uni qu’on ne le pense, le football notamment reste un important marqueur identitaire. Pour la plupart des Britanniques, « être un footeux » consiste simplement à aller soutenir son équipe dans le pub du quartier – quitte s’il le faut à lâcher un ou deux « fucking English ». Pour d’autres, les enjeux sont différents. Être footeux, c’est être – au choix – catholique, pro-unioniste, anti-anglais voire indépendantiste. Quand le politique se mêle au sport, le fair-play cède la place au sectarisme. Et l’important n’est plus seulement de participer.

 WeAreScotland

The United-Kingdom of sports

 Au royaume du « socializing », les évènements sportifs sont rois. Une année Erasmus à Edimbourg permet de cerner assez rapidement un trait de culture propre aux Britanniques : toutes les occasions sont bonnes pour aller au pub. N’en déplaise aux idées reçues, la bière est loin d’être une fin en soi ; il s’agit bien plus d’un prétexte viril (l’alter-ego masculin des après-midi « thé et scones ») pour voir du monde. De midi à une heure du matin, les pubs ne désemplissent pas et quand les verres sont vides et que les conversations viennent à manquer, c’est vers les télés branchées en continu sur Eurosport que les regards se tournent.

Inlassablement, les écrans diffusent du sport : football, rugby, cricket, golf, football gaélique, cyclisme… L’atmosphère des pubs s’en ressent considérablement : aux bruits de chopes qui s’entrechoquent se mêlent les encouragements et les coups de poings sur la table. L’ambiance est chaleureuse, rassembleuse, bon enfant.

Samedi dernier a par exemple été lancé le tournoi des six nations. L’évènement enthousiasme mollement les aficionados français du rugby, mais outre-manche c’est la folie ! Les vitrines des commerces se parent de drapeaux, de photos des équipes, les billets pour Murreyfield (le stade d’Edimbourg) se vendent à prix d’or et on fait la queue pour assister au coup d’envoi dans les pubs les plus réputés de la capitale. J’ai eu la chance de pouvoir voir le match France-Angleterre samedi après-midi et le jeu en vaut largement la chandelle. Le pub était rempli : les maillots du Quinze à la Rose étaient partout, l’occasion de se souvenir qu’Edimbourg compte énormément d’Anglais, les Ecossais purs et durs soutenaient bien entendu la France (tout plutôt que leurs voisins) et quelques maillots du Quinze de France émergeaient parfois de derrière un pilier de bar. Le match a été serré, et si la France a fini par l’emporter, l’ambiance est restée très cordiale. Bien sûr, à dix-sept heures, certaines tablées d’étudiants et de trentenaires avaient descendu plus de pintes qu’une vessie ne peut décemment en contenir, mais serait-on vraiment en Ecosse si ce n’était pas le cas ?

Quand le nationalisme s’en mêle…

 A mon arrivée, j’ai réalisé quelque chose d’étrange : jamais je n’avais entendu parler d’une équipe de football ou de rugby de « Grande-Bretagne ». Toujours, les Français jouaient contre les Anglais, les Gallois ou les Ecossais. Quand j’ai posé la question, on m’a répondu que le Royaume-Uni était bien désuni en matière de sport. Pas d’équipe nationale pour représenter l’Etat, mais des équipes représentant les « pays » qui composent la Grande-Bretagne : Angleterre, Ecosse, Pays de Galle et même Irlande ! L’Irlande, ce pays profondément déchiré depuis la sécession de 1921, voit se réunir l’Irlande du Nord (britannique) et la République d’Irlande lors des matchs de football et de rugby – un comble ! En dehors de l’Angleterre, ce n’est donc pas le God Save The Queen qui résonne dans les stades avant le début des matchs, mais le Flowers of Scotland ou le Hen Wlad Fy Nhadau gallois. Quand on est à Murrayfield et que l’on voit l’ardeur avec laquelle les supporters écossais scandent leur patriotisme (« nous pouvons nous lever, et redevenir la Nation, qui s’est dressée contre Edouard, et l’a renvoyé chez lui », Edouard étant un monarque anglais qui a battu les Ecossais au XIIIème siècle), on réalise que la « galette saucisse », l’hymne officieux du Stade Rennais, est bien innocent à côté.

Alex Salmond, le truculent premier ministre de l’Ecosse, prend lui bien sûr aussi le sport au sérieux. Alors que 86% des Ecossais déclarent qu’avoir une équipe gagnante est un motif de fierté nationale, Salmond écrit personnellement aux entraîneurs des équipes nationales de football et de rugby pour les féliciter ou leur donner des conseils pour le prochain match au nom de la grandeur de la nation écossaise. Incroyable. NoFootballColours

… et va trop loin : « Être Ecossais, c’est être anti-Anglais »

 L’instrumentalisation du sport à des fins politiques n’est pas une nouveauté, mais la  tenue prochaine du référendum est un terreau fertile qui revitalise cet enjeu. Qui le revitalise et parfois le radicalise. J’ai eu l’occasion de lire plusieurs articles sur les liens entre le sport et le nationalisme en Ecosse et je n’ai pas été déçue : « Etre Ecossais, c’est être anti-Anglais. Le football est le meilleur moyen d’exprimer sa haine des Anglais ». Plus loin, un auteur écrit que le sport en Grande-Bretagne a toujours été une question d’ « eux » et « nous ».

Toujours dans le cadre du tournoi des six nations, l’Angleterre rencontre l’Ecosse ce samedi. Les places à Murrayfield se sont vendues dans la journée. Nul doute que les pubs seront pleins et que les rues édimbourgeoises seront calmes pour un samedi après-midi. Le fair-play et la cordialité propres au rugby auront-ils raison des crispations nationalistes ? Affaire à suivre.

Et la religion dans tout ça ?

 Il faut croire que le Royaume-Uni aime les conflits. Qu’il s’agisse du pays ou des villes britanniques, les divisions sont partout : la plupart des grandes villes de Grande-Bretagne compte ainsi deux équipes. Impensable en France ou les derbys opposent des équipes voisines mais en aucun cas des joueurs issus d’une même ville !

La division peut-être simplement géographique ; c’est le cas à Edimbourg. La ville voit s’opposer depuis des années les « Hibs » et les « Hearts », deux équipes provenant de deux quartiers distincts d’Edimbourg. J’ai déjà eu l’occasion de discuter football avec deux fervents supporters de ces équipes. La conversation est restée très amicale, et les piques se sont bornées à critiquer la couleur « Hibs » de la veste de l’un, verte, lui qui supporte les Hearts, rouges.

Malheureusement, la division est parfois aussi religieuse. Et pour parler familièrement, « c’est là que ça se gâte ». Quittons un instant l’Ecosse pour l’Eire, sa voisine celtique. L’Irlande est connue pour être une terre de disputes entre les catholiques, partisans de l’indépendance du pays et du rattachement de l’Ulster à la République d’Irlande, et les protestants, majoritaires en Irlande du Nord, qui défendent majoritairement l’union britannique. Lors des « troubles » des années 1970  qui voyaient s’opposer avec violence les membres de l’IRA et les partisans de l’unionisme, les matchs de tous genres on été suspendus pour éviter les affrontements.

 OldFirm

Football, religion et sectarisme : le cocktail explosif de l’Old Firm

 La Grande-Bretagne n’est pas exempte de ces dérives sectaristes ; Glasgow en fut longtemps la vitrine. La première ville d’Ecosse est en effet l’hôte de deux équipes de foot de renom : les Celtic et les Rangers. Sur la pelouse des stades, bien loin du fair-play et de l’esprit coubertiniste, on rejoue le scénario irlandais. Les Celtic, sont comme leur nom l’indique, proches des Irlandais et revendiquent donc leur catholicisme. Les Rangers de l’autre côté arborent le bleu de l’Union Jack, et affichent leur protestantisme. Les derbies qui ont vu s’opposer ces deux équipes ces dernières décénnies sont entrés dans la légende sous le nom de « Old Firm ».

La « vieille entente » qui a traditionnellement lieu quatre fois par an est l’évènement sportif le plus attendu par les Glagswegians : les stades de la ville se remplissent et l’ambiance est réputée y être l’une des plus enflammées d’Europe. Le public est soigneusement divisé en deux, les verts et le drapeau irlandais d’un côté, les bleu et l’Union Jack de l’autre. Les précautions ne sont pas de trop : en 2006, un joueur du Celtic s’est signé devant les tribunes des Rangers, déclanchant la colère des supporters. Les transferts entre les équipes sont quasi-impossibles, et pendant longtemps, les Rangers ont refusé catégoriquement de recruter des joueurs catholiques. Pour éviter que les bagarres de stade ne s’invitent dans les pubs, la plupart d’entre eux affichent à l’entrer un laconique « No football colors ». A Glasgow, le football n’est plus depuis longtemps qu’une simple affaire de sport.

Depuis 2012, l’Old Firm a toutefois du plomb dans l’aile. A l’issue de la saison, le Rangers FC a été placé en redressement judiciaire suite à des ennuis avec le fisc britannique, avant d’être liquidé. Les Rangers continuent de jouer dans des divisions inférieures, mais leurs succès récurrents laissent présager un retour en première division. Et avec lui, un renouveau de l’Old Firm.

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Ci-dessous, une vidéo prise lors d’un match de l’Old Firm en 2011. Les choses deviennent intéressantes à compter de 5 ou 6 minutes : les supporters des Rangers jettent sur le terrains des papiers aux couleurs de l’Union Jack sous les huées des Celtic, qui brandissent en réponse leur drapeau irlandais. Ambiance !